Gargantua souhaite à son fils un « abîme de science ». Bien avant lui, Socrate se méfiait de ceux qui croient savoir. Les deux exigences ne se contredisent pas tout à fait ; elles se surveillent l'une l'autre. Quelques repères, en revenant chaque fois au texte, car les formules les plus connues sont souvent les plus mal citées.
Platon, Théétète, 149a-151d
Accoucher les esprits
Socrate rappelle que sa mère, Phénarète, était sage-femme. Lui aussi pratique un art d'accoucheur, la maïeutique (maieutikê, de maia, la sage-femme) : il aide ses interlocuteurs à mettre au jour leurs pensées. Mais il ne s'arrête pas là : il examine ensuite si ce qui est né est viable, ou seulement une apparence.
Platon, Apologie de Socrate, 21d
« Ce que je ne sais pas… »
ἃ μὴ οἶδα οὐδὲ οἴομαι εἰδέναι
« Ce que je ne sais pas, je ne crois pas non plus le savoir. » La formule « je sais que je ne sais rien » ne se trouve pas telle quelle chez Platon ; elle vient d'une tradition plus tardive (Diogène Laërce, II, 32). Socrate ne fait pas profession d'ignorance universelle : il distingue ignorer et croire savoir.
Delphes ; Platon, Phèdre, 229e-230a
Connais-toi toi-même
γνῶθι σεαυτόν
Une maxime gravée au temple d'Apollon à Delphes, bien avant Socrate. Elle invitait d'abord l'homme à connaître sa condition : mortel, et non dieu. On la lit aujourd'hui comme une invitation à explorer sa personnalité ; chez Platon, Socrate avoue qu'il n'est pas encore parvenu à se connaître lui-même.
Athènes, IVe siècle avant notre ère
De l'Académie au Lycée
Platon, disciple de Socrate, enseigne dans un jardin consacré au héros Akadémos : l'Académie. Aristote y étudie une vingtaine d'années, puis fonde son école près d'un sanctuaire d'Apollon Lycien : le Lycée (Lykeion). Ses élèves discutaient en marchant sous les allées couvertes (peripatos) : on les appela péripatéticiens. Le lycée d'aujourd'hui porte le nom de ce lieu ; Aristote, élève de Platon, ne pensait pas comme lui.
Platon, Phèdre, 274c-275e
L'écriture, la mémoire, et aujourd'hui l'intelligence artificielle
οὔκουν μνήμης ἀλλὰ ὑπομνήσεως φάρμακον ηὗρες
Socrate n'a rien écrit. Dans le Phèdre, il raconte le mythe de Theuth, qui présente l'écriture au roi Thamous comme un remède pour la mémoire et le savoir. Le roi répond : « Ce n'est pas pour la mémoire, c'est pour le rappel que tu as trouvé un remède. » L'écriture donnera l'apparence du savoir à qui ne sait pas ; et un texte écrit ne peut ni répondre à qui l'interroge, ni se défendre quand on le comprend mal. Une IA, elle, répond ; mais la question revient : disposer d'une réponse, est-ce comprendre ce qu'on affirme ? C'est une question à examiner, non une condamnation. Et c'est Platon qui l'a écrite.