Le manteau déchiré en douze : un prophète, un roi, trois récits
Un prophète de Silo croise sur un chemin un jeune chef de corvée. Il retire son manteau neuf, le déchire en douze et lui en tend dix. Que raconte cette scène ? Un signe de Dieu, une justification politique, un récit parmi d’autres ? Car la Bible grecque ne la raconte pas comme l’hébreu : le prophète peut changer de nom, la scène de lieu, la promesse de longueur. Cette page vous fait lire, répondre, vérifier, puis revenir sur votre première idée.
Votre première idée
Avant de lire quoi que ce soit : un prophète déchire un manteau neuf devant un futur roi. À votre avis, qu’est-ce que ce geste est d’abord ? Choisissez l’idée la plus proche. Vous y reviendrez à la fin.
Le texte, mot à mot
1 Rois 11,26-39 en traduction littérale. Deux boutons : l’hébreu, et un surlignage de ceux qui parlent et agissent : Salomon, Jéroboam, Yhwh et son choix. Plus bas, un jeu pour savoir ce que le texte dit vraiment.
Traduction française littérale, établie pour cette étude et à comparer à votre Bible (numérotation du TM). L’hébreu est celui du texte massorétique, transcrit sans cantillation ; il n’a pas été collationné avec la BHS : à vérifier avant toute citation. Cliquez sur un mot souligné pour voir la fiche correspondante (étape 5).
Cliquez sur un mot pour savoir s’il figure dans 1 Rois 11,26-39.
- Qui est au centre de cette scène : le prophète, le roi qui perd son royaume, ou celui qui le reçoit ?
- Qu’est-ce qui est dit de Jéroboam avant la rencontre (v. 26-28) ? Qu’est-ce que le texte ne raconte pas ?
- Combien y a-t-il de morceaux, de tribus données, de tribus gardées ? Les comptes tombent-ils juste ?
Trois façons de lire la scène du manteau
La scène est tantôt lue comme un authentique geste prophétique, tantôt comme un récit qui sert à justifier un changement de dynastie, tantôt comme un texte dont les formes diffèrent selon les témoins. Ouvrez chaque lecture : ce que le texte lui donne, et ce qu’il ne permet pas, ou pas encore, de dire.
Un geste prophétique, puis son explication. Le prophète agit (il déchire) avant de parler (il explicite). La recherche rapproche généralement cette scène du manteau de Samuel déchiré en 1 S 15,27-28, avec le même verbe קָרַע « déchirer » : Cogan note que la référence à 1 S 15 est « presque universelle ». Il rappelle aussi que, dans la tradition mésopotamienne, l’ourlet d’un vêtement servait de signature sur les tablettes d’argile : le vêtement prolonge la personne.
Ce que le texte permet de dire
- Au v. 30, un geste : Ahiyya saisit son manteau neuf et le déchire en douze.
- Au v. 31, une parole qui l’explique : « Prends pour toi dix morceaux… je vais déchirer la royauté ».
- Le même verbe, קָרַע, sert pour le manteau et pour le royaume (v. 30-31) : le signe et ce qu’il signifie.
Ce que le texte ne permet pas (ou pas encore)
- Rien n’indique que Jéroboam voie dans ce geste autre chose qu’un geste : le texte ne rapporte aucune réaction (v. 31-39).
- Le texte ne dit pas comment Ahiyya a reçu la parole : il rapporte seulement la formule « ainsi parle Yhwh » (v. 31). Et le manteau de Samuel est désigné par un autre mot (מְעִיל) que celui d’Ahiyya (שַׂלְמָה).
Cogan, 1 Kings (AB), à propos de 11,29-31 ; pagination non relevée.
Une prophétie qui légitime. Pour les lecteurs qui s’inscrivent dans la ligne de l’« historiographie deutéronomiste », cette scène explique comment le royaume uni s’est divisé : Noth y voit le point de bascule de son « plan » en cinq périodes, avec la condamnation de Salomon par Ahiyya, après quoi tout descend vers la ruine (d’après Campbell, qui résume Noth). De Vries range le récit parmi les « récits d’oracle de succession » : un oracle qui « spécifie les termes de la succession royale » et démontre l’autorité de Yhwh sur le transfert de la royauté ; il note que, d’après les commentateurs, le v. 38 est une addition deutéronomiste qui rend la durée de la dynastie « dépendante de l’obéissance ».
Ce que le texte permet de dire
- Le royaume est arraché à Salomon pour une raison donnée : abandon de Yhwh, dieux étrangers, voies non suivies (v. 33).
- La part qui reste à la maison de David est expliquée par David et Jérusalem (v. 32, 34, 36).
- Jéroboam est désigné roi sur Israël (v. 37) : celui qui n’est pas dans la lignée de David a pourtant une légitimité.
Ce que le texte ne permet pas (ou pas encore)
- La péricope seule ne permet pas de trancher la question de l’historiographie deutéronomiste : c’est la remarque que l’on peut faire en la lisant isolément.
- La mention de la révolte de Jéroboam « n’est pas suivie des détails attendus » (Cogan, à propos du v. 27) : un récit de justification aurait pu en dire davantage.
Campbell (résumant Noth) ; De Vries, 1 Kings (WBC), à propos de 11,26-40 ; Cogan, 1 Kings (AB) ; pagination non relevée.
Une scène, trois récits. Le texte hébreu (TM), le grec de 3 Règnes 11 et le « Supplément » de 3 Règnes 12,24a-z ne racontent pas la scène de la même façon. Dans le « Supplément », le prophète s’appelle Shemaya (Samaias ὁ Ελαμι), l’épisode se passe à Sichem, après la mort de Salomon, et le vêtement doit être « neuf, qui n’est pas entré dans l’eau » (24o). McKenzie rappelle que le mot « supplément » ne doit pas faire croire à un consensus sur la place de ce texte dans l’histoire de la transmission ; d’où les guillemets.
Ce que le texte permet de dire
- Le grec de 3 Règnes 11,26-38 suit globalement le TM, avec des différences (« il l’écarta du chemin » au v. 29 ; « deux sceptres » au v. 32 ; pas de fin de 38 ni de v. 39).
- Dans le « Supplément » (24o), le prophète, le contexte et le vêtement diffèrent.
- Une analyse des trois séquences : le TM place l’assemblée de Sichem après l’oracle ; le grec fait d’abord se confronter les anciens et Roboam ; le « Supplément » fait de Jéroboam celui qui rassemble les tribus.
Ce que le texte ne permet pas (ou pas encore)
- Les écarts attestent deux représentations de Jéroboam ; ils ne disent pas à eux seuls dans quel sens la transformation s’est faite.
- Les spécialistes lus ici divergent : le « Supplément » est une composition secondaire (Talshir), ou le reflet d’un état plus ancien du texte (Schenker ; Knoppers pour 14,1-20).
McKenzie (précaution sur le mot « supplément ») ; Talshir 1993 et Schenker 1996 (positions rapportées, non relues) ; Knoppers, Two Nations under God (pour 1 R 14, d’après un article qui le résume).
- Ces trois lectures s’excluent-elles ? Un geste prophétique peut-il aussi servir à légitimer ?
- Si le « Supplément » est plus ancien que le TM, qu’est-ce qui change dans la façon de lire le manteau d’Ahiyya ?
De la corvée à la maison stable
La péricope s’enchaîne en quatre mouvements : un serviteur (v. 26-28), un manteau (v. 29-31a), un partage (v. 31b-36), une promesse sous condition (v. 37-39). À chaque station : le texte, les interlocuteurs, et ce qu’en retiennent les auteurs.
Un serviteur qui lève la main
Le texte
Jéroboam est présenté : fils de Nevath, Éphraïmite, mère veuve, serviteur de Salomon (v. 26). Le texte annonce « en quelles circonstances » il leva la main contre le roi : Salomon bâtit le Millo et ferme la brèche de la cité de David (v. 27). Jéroboam est « fort et vaillant » ; Salomon lui confie la corvée de la maison de Joseph (v. 28).Les interlocuteurs
Cogan rapproche l’expression גִּבּוֹר חַיִל de 1 R 1,42 et de 2 R 5,1 : plutôt une valeur personnelle qu’un statut économique. Il note aussi qu’il est inhabituel que le nom de la mère suive le patronyme ; la BHS suggère une glose. Le grec (3 Règnes 11,26) ne nomme pas la mère ; le « Supplément » (24b) la nomme Sarira et la qualifie de γυνὴ πόρνη.Ce qu’en retiennent les auteurs
Cogan relève que le récit de la révolte, annoncé au v. 27, n’est pas suivi des détails attendus : le texte donne le contexte (un chantier), non l’acte. Le « Supplément » en dit davantage : trois cents chars et un homme « qui s’élevait » vers la royauté (24b).Un manteau neuf, un champ, deux hommes
Le texte
Jéroboam sort de Jérusalem ; Ahiyya de Silo le trouve « en chemin » ; ils sont seuls dans la campagne (v. 29). Ahiyya saisit le manteau neuf qu’il porte et le déchire en douze (v. 30).Les interlocuteurs
Le grec ajoute au v. 29 « et il l’écarta du chemin » : Cogan y voit peut-être la trace d’une rencontre dans un lieu écarté, comme il convient à une conversation sur la sécession (il renvoie à 2 R 9,1-10). Cogan voit aussi une ambiguïté sur qui porte le manteau (« sur lui »), mais le texte insiste sur le fait qu’il est neuf, comme d’autres objets neufs chez Élisée (2 R 2,20 ; 6,1-7).Ce qu’en retiennent les auteurs
L’hébreu joue sur la graphie : sans voyelles, שַׂלְמָה (« manteau ») et שְׁלֹמֹה (« Salomon ») s’écrivent de la même façon (שלמה). Cogan rappelle que la référence à 1 S 15,27-28 est presque universelle, mais que là c’est un pan du manteau (le mot kānāf) qui est arraché.Dix pour toi, une pour lui
Le texte
« Prends pour toi dix morceaux » (v. 31) : dix tribus à Jéroboam, une à la maison de David, pour David et pour Jérusalem (v. 32, 36). La raison : abandon, Astarté, Kémosh, Milkom, voies non suivies (v. 33). Salomon n’est pas dépossédé de tout : il reste « prince » sa vie durant ; c’est de son fils que le royaume est pris (v. 34-35). Une « lampe » pour David à Jérusalem (v. 36).Les interlocuteurs
Le grec parle de « deux sceptres » (δύο σκῆπτρα, v. 32 et 36), non d’une seule tribu ; la deuxième peut être Benjamin (12,21). Au v. 33, le grec ne nomme pas Kémosh comme dieu de Moab (« les idoles de Moab ») et traduit Milkom par « leur roi ». Au v. 34, le grec dit « je m’opposerai à lui » là où le TM a « prince ». Au v. 36, le TM a une « lampe » (נִיר) ; le grec θέσις.Ce qu’en retiennent les auteurs
Les spécialistes soulignent que la sanction est différée : à cause de David, Salomon garde sa vie durant (v. 34). Certains lecteurs notent qu’1 R 11,14-25 ajoute des troubles du temps de Salomon, comme si ce délai ne suffisait pas. Cogan : la mention du « serviteur » du v. 26 fait écho à 11,11 (« je la donnerai à l’un de tes serviteurs »).Une maison stable, si…
Le texte
« Je te prendrai, et tu régneras » (v. 37). Puis une condition : si tu obéis, suis mes voies, fais ce qui est droit, comme David, « je serai avec toi, je bâtirai pour toi une maison stable » (v. 38). Enfin : « j’humilierai la descendance de David… toutefois pas pour toujours » (v. 39).Les interlocuteurs
Le grec s’arrête à « comme j’ai bâti pour David » : la fin du v. 38 (« et je te donnerai Israël ») et le v. 39 manquent. De Vries rapporte que les commentateurs tiennent le v. 38 pour une addition deutéronomiste. Le vocabulaire de l’alliance (בְּרִית, תּוֹרָה, מָשִׁיחַ) est absent de ces versets, tandis que la ville de David, la lampe, « David mon serviteur », la « maison stable » et la « descendance de David » y sont.Ce qu’en retiennent les auteurs
Le texte fait lui-même signe vers la suite : en 1 R 14,10-11, le même prophète annonce la fin de la maison de Jéroboam ; en 1 R 15,29 la parole se réalise. Dans la perspective deutéronomiste, c’est le modèle prophétie-accomplissement de Dt 18. Ahiyya est aussi, au v. 38, celui qui reformule la promesse faite à David : l’oracle donne à Jéroboam ce que Nathan avait donné à David, mais sous condition.Les mots qui portent le récit
Retournez chaque carte : le mot, puis ce qu’il fait dans le texte.
Qui dit quoi ?
Les voix des chercheurs, des versions et des textes rapprochés. Les ouvrages dont la pagination n’a pas été relevée sont signalés. Les noms mis entre parenthèses sont ceux que les auteurs lus citent. Filtrez par registre.
Mordechai Cogan
Un commentaire attentif au détailCogan relève des points précis : l’expression « fort et vaillant », l’ordre inhabituel du nom de la mère, la possible trace d’un lieu écarté dans le grec, l’ourlet du vêtement comme prolongement de la personne dans la tradition mésopotamienne, et le fait que la révolte de Jéroboam, annoncée au v. 27, n’est pas détaillée.
Martin Noth, d’après Antony Campbell
Ahiyya, charnière du plan deutéronomisteNoth voit dans l’histoire deutéronomiste cinq périodes ; la quatrième, celle de Saül, David et Salomon, monte jusqu’à Jérusalem, puis retombe avec l’infidélité du vieux Salomon et sa condamnation par Ahiyya. Dans cette perspective, l’annonce du partage par Ahiyya est le point de bascule vers la ruine.
Simon J. De Vries
Un « récit d’oracle de succession »De Vries classe les légendes prophétiques en onze sous-genres, et tient celui-ci pour un « récit d’oracle de succession » (comme 2 S 7,1-12, 16-17) : un oracle qui spécifie les termes de la succession royale pour démontrer l’autorité de Yhwh. Il note que le v. 38, tenu par les commentateurs pour une addition deutéronomiste, rend la dynastie « dépendante de l’obéissance ».
Steven L. McKenzie
Prudence sur le « Supplément »McKenzie, dans sa recherche sur les Livres des Rois et l’histoire deutéronomiste, recommande de ne pas faire du mot « supplément » un jugement sur la place de ce texte dans l’histoire rédactionnelle ou textuelle. Il rappelle aussi la place des Rois comme « centre de gravité » de l’histoire deutéronomiste, citant Peckham et Nelson.
Adrian Schenker
Le TM, une réécriture plus tardiveSchenker conclut que le grec ancien traduit une édition hébraïque antérieure et que le TM de 1 R 2-14 est un texte élargi à une date tardive (autour de Jean Hyrcan, d’après l’article qui le résume). Pour 1 R 14,1-20 en particulier : le récit grec de 12,24g-n est plus ancien ; le TM est une expansion qui puise dans d’autres textes deutéronomistes.
Gary N. Knoppers
Une source commune, pré-deutéronomisteKnoppers conclut que 1 R 14,1-20 (TM) et 3 Règnes 12,24g-n sont deux expansions d’une source antérieure commune. Il relève environ seize clichés deutéronomistes dans 14,7-11.15a.16, tous dans des « plus » du TM ; pour lui, le grec préserve de plus près la source. Il rattache la rédaction du TM à un rédacteur josianique, quand Schenker la place au IIe siècle.
Shemaryahu Talshir
Une composition secondairePour Talshir (1993), le récit alternatif de 3 Règnes 12,24a-z est une composition secondaire, de type midrashique, bâtie sur un texte proche du TM. C’est la position inverse de celle de Schenker.
Jan Rückl
La promesse dynastique et le vêtement neufRückl est cité pour deux choses : une étude de la promesse dynastique à David dans les livres de Samuel et des Rois, et le rapprochement de la prescription « qui n’est pas entré dans l’eau » (3 Règnes 12,24o) avec Jr 13,1 (une ceinture à ne pas tremper dans l’eau).
Thomas Römer
Moïse et JéroboamL’histoire de la fuite de Moïse à Madian emprunte, selon Römer, plusieurs traits à celle de Jéroboam : tous deux s’opposent à un pouvoir royal en tuant un fonctionnaire (Ex 2,15 ; 1 R 11,26-28), tentent une révolte, fuient à l’étranger, reviennent à la mort du roi (Ex 4,19-20 ; 1 R 11,40 ; 12,2) ; la négociation avec le pouvoir débouche sur une séparation. La direction de l’emprunt reste discutée.
Thomas Römer
Jéroboam Ier ou Jéroboam II ?Dans son cours au Collège de France, Römer se demande si ce qui est attribué à Jéroboam Ier en 1 R 12 ne faudrait pas, en réalité, l’attribuer à Jéroboam II (787-748), ou s’il s’agit en partie de récits à noyau historique. Dans un article de 2017 (HeBAI 6/3), selon le résumé de l’éditeur, les rédacteurs deutéronomistes se taisent presque sur Jéroboam II parce qu’ils ont transféré à Jéroboam Ier la fondation des sanctuaires de Dan et de Béthel.
Israel Finkelstein
Un corpus du Nord sous Jéroboam II ?Selon le résumé de l’éditeur, des traditions orales du Nord auraient été mises par écrit sous Jéroboam II : Jacob et l’Exode, des récits sur Saül, Jéroboam Ier et Jéhu, peut-être dans une histoire du Nord ; ce corpus serait passé en Juda après 720.
Michael Avioz
Une source orale pour les récits prophétiques ?Dans son état de la recherche, Avioz rappelle que l’auteur des Rois nomme trois sources (le Livre des Actes de Salomon, les Chroniques des rois d’Israël et de Juda) et suppose une source orale supplémentaire : les récits prophétiques, mis par écrit plus tard (Rofé 1988 ; McKenzie 1991 ; Dietrich 2000).
Le grec ancien (3 Règnes 11)
Un texte plus courtLe grec lit « deux sceptres » (v. 32, 36), « il l’écarta du chemin » (v. 29), « je m’opposerai à lui » (v. 34), θέσις au v. 36, et s’arrête au v. 38 sur « comme j’ai bâti pour David ». La fin du v. 38 et le v. 39 manquent.
Le « Supplément » (3 Règnes 12,24a-z)
Un autre agencementMort de Salomon et avènement de Roboam (24a) ; Jéroboam, sa mère Sarira, ses chars (24b) ; fuite en Égypte et mariage avec Ano (24c-e) ; la maladie de l’enfant et Ahiyya aux yeux obscurcis (24g-n) ; l’assemblée de Sichem et le signe de Shemaya (24n-o) ; puis la réponse de Roboam au peuple et l’interdiction de la guerre (24p-z).
1 S 15,27-28
Le manteau de Samuel« Samuel se retourna pour s’en aller ; Saül saisit le pan de son manteau, qui se déchira. Samuel lui dit : Yhwh a déchiré aujourd’hui de dessus toi la royauté d’Israël, et l’a donnée à ton prochain meilleur que toi. »
Jg 19,29 et 1 S 11,7
Un partage en morceauxLe Lévite découpe sa concubine en douze morceaux et les envoie dans tout le territoire d’Israël ; Saül découpe une paire de bœufs et en envoie les morceaux par les messagers. Verbe : נִתַּח, non קָרַע. Le rapprochement avec 1 R 11,30 repose sur le motif, non sur le vocabulaire.
1 R 11,11-13
L’annonce à Salomon« Je vais t’arracher la royauté et je la donnerai à l’un de tes serviteurs », puis la réserve : pas de ton vivant, à cause de David ; une tribu pour ton fils.
1 R 14,10-11 ; 15,29
La promesse retournéeLe même prophète annonce la fin de la maison de Jéroboam ; 1 R 15,29 constate l’accomplissement « selon la parole que Yhwh avait dite par son serviteur Ahiyya le Silonite ».
Jr 13,1
Ne pas tremper dans l’eau« Va t’acheter une ceinture de lin et mets-la sur tes reins. Mais ne la trempe pas dans l’eau. »
Là où l’on discute encore
Une bonne étude biblique dit où la recherche est partagée. Voici les points sur lesquels les chercheurs lus ici divergent, ou sur lesquels le texte reste ouvert. Ouvrez-les un à un.
DébattuQui est le plus ancien : l’hébreu, le grec ou le « Supplément » ?
Schenker lit le grec ancien comme le reflet d’une édition hébraïque plus ancienne, le TM étant une réécriture plus tardive. Knoppers va dans le même sens pour 1 R 14, mais avec un rédacteur plus ancien. Talshir tient le récit alternatif de 12,24a-z pour une composition secondaire, bâtie sur un texte proche du TM.
Un point de méthode : les écarts attestent deux représentations divergentes de Jéroboam ; ils ne disent pas à eux seuls dans quel sens la transformation s’est faite. Pour une étude de groupe, on peut séparer deux questions : que raconte chaque témoin ? et lequel dépend de l’autre ?
DébattuUn « supplément » ou un état initial ?
McKenzie rappelle que le mot « supplément » ne doit pas faire croire à un consensus. Dans le « Supplément », le récit de Jéroboam apparaît sous forme de retour en arrière (analepse) : Salomon est déjà mort quand Ahiyya ou Shemaya déchire le vêtement. Cela peut se lire comme un texte secondaire, ou comme un état plus ancien ; les deux hypothèses restent ouvertes.
DébattuTrois séquences autour de l’assemblée de Sichem
Dans le TM, l’assemblée de Sichem suit l’oracle d’Ahiyya et intègre Jéroboam (1 R 12,3). Dans le grec de 3 Règnes 12, les anciens et Roboam se confrontent d’abord, sans Jéroboam. Dans le « Supplément » (24o), Jéroboam est le protagoniste : il rassemble les tribus à Sichem, où Shemaya déchire le vêtement. Le « il l’écarta du chemin » du grec (11,29) pourrait s’expliquer dans un tel contexte.
Que faut-il alors comparer : trois versions du même épisode, ou trois traditions qui ont circulé en parallèle ? Les textes ne permettent pas de trancher à eux seuls.
À préciserDouze morceaux, dix donnés, « une » tribu : le compte est-il juste ?
Le manteau est déchiré en douze et Jéroboam en reçoit dix. Le TM dit que la maison de David aura « une tribu » (v. 32, 36), soit onze en tout ; le grec dit « deux sceptres », soit douze. La deuxième tribu peut être Benjamin (12,21 ; le grec de 3 Règnes 12 dit que ne resta à la maison de David que Juda et Benjamin). Que faire de cet écart : une erreur, une variante, un choix de présentation ?
À nuancerLe manteau de Samuel (1 S 15,27-28) : le modèle ?
Cogan note que le lien est « presque universellement » fait, avec le verbe קָרַע. Mais il rappelle aussi que, là, c’est un pan du manteau qui est arraché ; et le mot du manteau est différent (מְעִיל en 1 S 15, שַׂלְמָה en 1 R 11). Dans les deux cas, la déchirure est un signe que la royauté change de mains.
DébattuLe motif des « douze parts » : Jg 19,29, 1 S 11,7, 1 R 11,30 ?
Une piste de lecture rapproche les trois scènes : douze morceaux du corps de la concubine (Jg 19,29), une paire de bœufs découpée (1 S 11,7), un manteau déchiré en douze (1 R 11,30). Cette piste n’est pas relevée par les commentaires consultés. Deux réserves : les verbes ne sont pas les mêmes (נִתַּח « découper » contre קָרַע « déchirer »), et la date de Jg 19-21 est discutée : Edenburg (2016) y voit une polémique contre Benjamin d’époque babylonienne ou perse, selon le résumé d’un dossier de préparation.
L’étude garde donc ce rapprochement comme une question : un motif commun, ou une impression de lecteur ?
DébattuQuel contexte historique : Jéroboam Ier, Jéroboam II ?
Römer se demande si ce qui est attribué à Jéroboam Ier ne devrait pas l’être à Jéroboam II (787-748), ou s’il s’agit en partie de récits à noyau historique ; il envisage aussi une concurrence entre Béthel (Yhwh) et Samarie. Finkelstein, selon le résumé de l’éditeur, situe sous Jéroboam II la mise par écrit de traditions orales du Nord. Ces hypothèses ne se déduisent pas de la péricope : elles concernent le contexte des récits sur Jéroboam.
À préciserMoïse et Jéroboam : qui emprunte à qui ?
D’après Römer, l’histoire de la fuite de Moïse à Madian emprunte à l’histoire de Jéroboam des traits importants : lever la main contre le pouvoir, fuite, retour à la mort du roi, séparation. La direction de l’emprunt reste discutée.
À nuancerUne promesse sous condition, une maison « stable »
Le v. 38 pose une condition (« si tu obéis… ») et la lie à l’exemple de David. De Vries rapporte que les commentateurs tiennent ce verset pour une addition deutéronomiste. Le grec n’a pas la fin du v. 38 ni le v. 39. Le vocabulaire de l’alliance et de la loi est absent, alors que celui de la promesse davidique est présent. Les textes, ici, ne permettent pas de dater le v. 38.
À préciserCe que cette étude n’a pas pu vérifier
Cette étude rapporte les positions de Cogan, De Vries, Campbell, McKenzie, Avioz, Römer et Finkelstein telles qu’elles ressortent des notes et extraits de préparation. Schenker, Knoppers, Talshir, Edenburg et Rückl (2016) n’ont pas été relus directement ; leurs positions sont celles que ces notes leur attribuent. Le chapitre de Jan Rückl sur l’alliance davidique dans les Rois (Oxford Handbook of the Books of Kings, 2024, pp. 338-354) n’est pas encore exploité dans cette version. La traduction et l’hébreu sont ceux de cette étude et n’ont pas été collationnés avec la BHS ; le grec n’a pas été collationné avec Rahlfs. À contrôler avant toute citation.
Que dit le texte, vraiment ?
Pour chaque affirmation, trois réponses : le texte le dit, le texte dit le contraire, ou le texte ne le dit pas. Il s’agit de 1 Rois 11,26-39 (texte massorétique).
Et maintenant ?
Reprenez votre première idée. Qu’est-ce qui a bougé ?
- Que dit le texte du manteau, en toutes lettres, et qu’est-ce qui vient d’ailleurs (Samuel, Sichem, Jr 13) ?
- Douze morceaux, dix donnés, « une » tribu : que fait-on d’un compte qui ne tombe pas juste ?
- Le prophète change de nom, le lieu change, la durée de la promesse change : qu’est-ce qui reste de la scène quand tout bouge ?
- « Si tu obéis… » : une promesse sous condition est-elle une promesse ? Qu’est-ce que cela change pour Jéroboam, et pour David ?
- Un oracle qui annonce un partage, et dont les récits sont eux-mêmes partagés : que fait cette ressemblance à la lecture ?
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RéférencesPour aller plus loin
- Mordechai COGAN, 1 Kings, Anchor Bible 10, New York, Doubleday, 2000.
- Simon J. DE VRIES, 1 Kings, Word Biblical Commentary 12, Waco, Word Books, 1985.
- Michael AVIOZ, « The Book of Kings in Recent Research (Part I – Part II) », Currents in Biblical Research 4.1 (2005).
- Steven L. MCKENZIE, « The Books of Kings in the Deuteronomistic History », in S. L. McKenzie et M. P. Graham (éd.), The History of Israel’s Traditions: The Heritage of Martin Noth, JSOTS 182, Sheffield, 1994, pp. 281-307.
- Adrian SCHENKER, « Jéroboam et la division du royaume dans la Septante ancienne », in A. de Pury, T. Römer, J.-D. Macchi (éd.), Israël construit son histoire, Genève, Labor et Fides, 1996, pp. 193-236.
- Jan RÜCKL, A Sure House: Studies on the Dynastic Promise to David in the Books of Samuel and Kings, OBO 281, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 2016 ; « Davidic Covenant and Dynasty in the Books of Kings », in The Oxford Handbook of the Books of Kings, Oxford University Press, 2024, pp. 338-354.
- Thomas RÖMER, « How Jeroboam II Became Jeroboam I », HeBAI 6/3 (2017), pp. 372-382 ; Israel FINKELSTEIN, « A Corpus of North Israelite Texts in the Days of Jeroboam II? », HeBAI 6/3 (2017), pp. 262-289.
- Cynthia EDENBURG, Dismembering the Whole: Composition and Purpose of Judges 19–21, AIL 24, Atlanta, SBL Press, 2016.
Les références sont celles des documents de préparation ; la pagination des commentaires de Cogan et de De Vries n’a pas été relevée. La traduction et l’hébreu sont ceux de cette étude et n’ont pas été collationnés avec la BHS ; le grec n’a pas été collationné avec Rahlfs.