[Marduk] chercha un roi juste selon son cœur, il le prit par la main : Cyrus, roi d'Anshan. Il prononça son nom pour la royauté sur toute chose. […] Comme un ami et un compagnon, il marcha à ses côtés.Cylindre de Cyrus, l. 12 et 15, après 539 av. n. è. (British Museum). Trad. pers. d'après I. Finkel (2013).
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Étude biblique en ligne · Ésaïe 45,1-8, avec Esdras 1,1-4 et Genèse 1,1-5 en regard
Ésaïe 45 : un roi perse, oint de Yhwh ? כֹּה־אָמַר יְהוָה לִמְשִׁיחוֹ לְכוֹרֶשׁ
En 539 avant notre ère, Cyrus, roi des Perses, entre dans Babylone sans combattre. Un oracle du livre d'Ésaïe lui donne alors un titre que la Bible réserve d'ordinaire aux rois d'Israël : il est l'« oint » de Yhwh, son messie. Le même texte déclare qu'il n'y a pas d'autre dieu, et que Yhwh « crée le mal ». Que fait ce texte ? Salue-t-il un conquérant, retourne-t-il la propagande du vainqueur, ou pense-t-il Dieu autrement ? Cette page vous fait lire, répondre, vérifier, puis revenir sur votre première idée.
Votre première idée
Avant de lire, notez ce que vous pensez. Pas de bonne réponse ici : vous y reviendrez à la fin.
Dans ce texte, Cyrus est surtout…
Le texte
Traduction de travail à partir du texte massorétique. Elle reste volontairement proche de l'hébreu, quitte à être moins élégante. Lisez une première fois d'un trait, puis utilisez les surlignages.
Ainsi parle Yhwh à son oint, à Cyrus, que j'ai saisi par la main droite pour assujettir devant lui les nations et délier la ceinture des rois, pour ouvrir devant lui les battants, et les portes ne seront plus fermées :
כֹּה־אָמַר יְהוָה לִמְשִׁיחוֹ לְכוֹרֶשׁ אֲשֶׁר־הֶחֱזַקְתִּי בִימִינוֹ לְרַד־לְפָנָיו גּוֹיִם וּמָתְנֵי מְלָכִים אֲפַתֵּחַ לִפְתֹּחַ לְפָנָיו דְּלָתַיִם וּשְׁעָרִים לֹא יִסָּגֵרוּ׃
Moi, je marcherai devant toi, j'aplanirai les reliefs, je briserai les battants de bronze et je trancherai les verrous de fer.
אֲנִי לְפָנֶיךָ אֵלֵךְ וַהֲדוּרִים אֲיַשֵּׁר דַּלְתוֹת נְחוּשָׁה אֲשַׁבֵּר וּבְרִיחֵי בַרְזֶל אֲגַדֵּעַ׃
Je te donnerai les trésors des ténèbres et les richesses enfouies, afin que tu saches que c'est moi, Yhwh, celui qui t'appelle par ton nom, le Dieu d'Israël.
וְנָתַתִּי לְךָ אוֹצְרוֹת חֹשֶׁךְ וּמַטְמֻנֵי מִסְתָּרִים לְמַעַן תֵּדַע כִּי־אֲנִי יְהוָה הַקּוֹרֵא בְשִׁמְךָ אֱלֹהֵי יִשְׂרָאֵל׃
À cause de Jacob, mon serviteur, et d'Israël, mon élu, je t'ai appelé par ton nom ; je t'ai donné un titre, et tu ne me connaissais pas.
לְמַעַן עַבְדִּי יַעֲקֹב וְיִשְׂרָאֵל בְּחִירִי וָאֶקְרָא לְךָ בִּשְׁמֶךָ אֲכַנְּךָ וְלֹא יְדַעְתָּנִי׃
Je suis Yhwh, et il n'y en a pas d'autre ; à part moi, il n'y a pas de dieu. Je t'ai ceint, et tu ne me connaissais pas,
אֲנִי יְהוָה וְאֵין עוֹד זוּלָתִי אֵין אֱלֹהִים אֲאַזֶּרְךָ וְלֹא יְדַעְתָּנִי׃
afin que l'on sache, du levant du soleil jusqu'à son couchant, qu'en dehors de moi, rien. Je suis Yhwh, et il n'y en a pas d'autre.
לְמַעַן יֵדְעוּ מִמִּזְרַח־שֶׁמֶשׁ וּמִמַּעֲרָבָה כִּי־אֶפֶס בִּלְעָדָי אֲנִי יְהוָה וְאֵין עוֹד׃
Je façonne la lumière et je crée les ténèbres, je fais la paix et je crée le mal. Moi, Yhwh, je fais tout cela.
יוֹצֵר אוֹר וּבוֹרֵא חֹשֶׁךְ עֹשֶׂה שָׁלוֹם וּבוֹרֵא רָע אֲנִי יְהוָה עֹשֶׂה כָל־אֵלֶּה׃
Cieux, distillez d'en haut, et que les nuées ruissellent de justice ! Que la terre s'ouvre, que le salut porte du fruit et qu'elle fasse germer la justice du même élan ! Moi, Yhwh, je l'ai créé.
הַרְעִיפוּ שָׁמַיִם מִמַּעַל וּשְׁחָקִים יִזְּלוּ־צֶדֶק תִּפְתַּח־אֶרֶץ וְיִפְרוּ־יֶשַׁע וּצְדָקָה תַצְמִיחַ יַחַד אֲנִי יְהוָה בְּרָאתִיו׃
Choisissez un surlignage pour voir où le mot revient.
- Qui parle, et à qui ? L'adresse change-t-elle au v. 8 ?
- Combien de fois Yhwh dit-il « moi » ? Combien de fois Cyrus agit-il lui-même ?
- Qui doit connaître qui ? Relevez les quatre emplois de « savoir/connaître » et leurs sujets.
- Le texte dit « à cause de Jacob ». Qu'est-ce que cela change pour le titre d'« oint » ?
Trois lectures
On peut entrer dans ce texte par trois portes. Aucune n'est fausse, mais chacune a ses limites. Ouvrez-les une par une.
Un texte de circonstance : l'histoire de 539
L'oracle colle à un événement : la prise de Babylone par Cyrus. Il emprunte au langage des inscriptions royales de Mésopotamie. Sur le « Cylindre de Cyrus », rédigé par le clergé de Babylone après 539, c'est Marduk qui choisit Cyrus, le prend par la main, prononce son nom et marche à ses côtés. Thomas Römer voit dans le noyau d'Ésaïe 40-55 un « texte de propagande » pro-perse qui reprend ces motifs au profit de Yhwh.
- de situer l'oracle autour de 539, dans la geste de Cyrus ;
- de reconnaître des formules d'investiture royale : main saisie, nom appelé, dieu qui marche devant ;
- de lire « oint » comme un titre royal.
- de prouver que l'auteur a lu le Cylindre (voir l'étape 7) ;
- de penser que l'oracle a réellement été transmis à Cyrus : l'adresse au roi est une fiction littéraire, destinée aux Judéens ;
- d'oublier que Cyrus n'y décide de rien.
Statut : lecture largement partagée. Le lieu, la date et le degré de dépendance restent discutés.
Pour réfléchir : si l'oracle est fictivement adressé à Cyrus, à qui parle-t-il vraiment ?
Un manifeste : « il n'y en a pas d'autre »
Les v. 5-7 contiennent les formules les plus nettes de la Bible hébraïque sur l'exclusivité de Yhwh. Il ne s'agit plus seulement de dire que Yhwh est plus fort que les autres dieux : en dehors de lui, « rien ». Cyrus sert de preuve : si Yhwh peut susciter un roi étranger qui ne le connaît pas, c'est qu'il gouverne l'histoire de tous les peuples.
- de parler d'une affirmation exclusive : il n'y a pas d'autre dieu ;
- de voir un horizon universel : « du levant jusqu'au couchant » ;
- de relier unicité de Dieu et maîtrise de l'histoire.
- d'y lire un monothéisme philosophique, une définition de l'être divin ;
- de faire du texte le point d'arrivée d'une évolution qui irait nécessairement du polythéisme au monothéisme ;
- d'ignorer que d'autres passages d'Ésaïe 40-55 parlent encore d'une cour céleste.
Statut : l'exclusivité est admise. Le choix du mot « monothéisme » est débattu.
Pour réfléchir : « il n'y a pas d'autre dieu » est-il une thèse, une confession de foi, ou un cri de défi ?
Une théologie de la création au service du salut
Le vocabulaire de la création arrive au v. 7 (façonner, créer, faire) et revient au v. 8 (« je l'ai créé »). Mais ce n'est pas un récit des origines. Yhwh crée au présent : la lumière et les ténèbres, la paix et le malheur, puis la justice et le salut qui germent de la terre. Pour Matthias Albani, la création n'est pas ici une fin en soi : elle sert à prouver que Yhwh est le maître de l'histoire.
- de parler d'une création continuée (creatio continua) ;
- de lier création, justice et salut (v. 8) ;
- de dire que rien, pas même le malheur, n'échappe à Yhwh.
- d'en tirer une théorie de l'origine du mal moral ;
- d'affirmer que l'auteur répond à Genèse 1 (la chronologie est incertaine) ;
- de séparer la création de la situation politique des destinataires.
Statut : convergence actuelle de la recherche, avec des nuances sur le v. 7.
Pour réfléchir : pourquoi l'oracle sur Cyrus se termine-t-il par un hymne aux cieux et à la terre ?
De l'onction à la création
Le texte avance en quatre temps. Passez d'une station à l'autre.
כֹּה־אָמַר יְהוָה לִמְשִׁיחוֹ לְכוֹרֶשׁ
Le texte. « Ainsi parle Yhwh » : c'est la formule du messager, qui présente ce qui suit comme les paroles mêmes de Dieu. Fait inhabituel, elle n'est suivie d'aucun titre de Yhwh (comparer 43,1 ou 44,24, « celui qui te façonne »). John Goldingay y voit l'indice que 45,1-7 prolonge 44,24-28 plutôt qu'il ne commence une unité nouvelle.
Ce qui se joue. « Oint » (mashiaḥ) désigne ailleurs Saül, David ou le roi de Jérusalem (1 S 24,7 ; Ps 2,2). Le donner à un Perse est audacieux. Mais aux v. 2-3 Cyrus n'agit plus : c'est Yhwh qui marche, aplanit, brise, tranche et donne. Le conquérant est réduit au rôle de bénéficiaire.
À retenir. Le titre est royal, pas encore « messianique » au sens d'un sauveur de la fin des temps.
לְמַעַן עַבְדִּי יַעֲקֹב וְיִשְׂרָאֵל בְּחִירִי
Le texte. Le v. 4 dit pour qui tout cela arrive : pour Jacob, « mon serviteur », pour Israël, « mon élu ». La paire serviteur/élu appartient à Israël dans tout Ésaïe 40-48 (41,8-9 ; 44,1-2).
Ce qui se joue. Cyrus est oint, il est appelé par son nom, il reçoit un titre. Il n'est jamais appelé « serviteur ». Goldingay résume le paradoxe : le but de la délivrance d'Israël est que Cyrus reconnaisse Yhwh, mais le bénéficiaire de cette reconnaissance, c'est encore Israël.
À retenir. « Et tu ne me connaissais pas » : l'élection de Cyrus ne suppose ni sa foi ni sa conversion.
אֲנִי יְהוָה וְאֵין עוֹד זוּלָתִי אֵין אֱלֹהִים
Le texte. Trois négations se suivent : « il n'y en a pas d'autre », « à part moi, pas de dieu », « en dehors de moi, rien » (ʾefes, le néant). La formule « je suis Yhwh et il n'y en a pas d'autre » encadre le passage (v. 5 et 6) et reviendra en 45,18.21-22.
Ce qui se joue. Le but est une connaissance universelle : « afin que l'on sache, du levant jusqu'au couchant ». Le regard part de l'empire et revient vers Jérusalem. Les nations deviennent les témoins de ce que Yhwh fait pour son peuple.
À retenir. L'exclusivité est affirmée face aux peuples, pas dans un traité sur la nature de Dieu.
יוֹצֵר אוֹר וּבוֹרֵא חֹשֶׁךְ עֹשֶׂה שָׁלוֹם וּבוֹרֵא רָע
Le texte. Deux paires de contraires : lumière/ténèbres, paix/mal. Trois verbes de création se répondent : yatsar (façonner), baraʾ (créer), ʿasah (faire). En Genèse 1,2, les ténèbres sont déjà là ; ici, Yhwh les crée.
Ce qui se joue. Le mot raʿ s'oppose à shalom, l'état où tout est à sa place. Il désigne d'abord le malheur, la catastrophe (comparer Am 3,6). Thomas Römer souligne que ce texte est pratiquement le seul de la Bible hébraïque à attribuer expressément à Dieu le shalom et son contraire. Le v. 8 tourne la page : les cieux et la terre sont invités à produire justice et salut.
À retenir. Si rien n'existe en dehors de Yhwh, le malheur de l'exil ne vient pas de Marduk. Il vient, lui aussi, du Dieu qui peut le renverser.
Les mots
Retournez les cartes. Chacune donne le mot hébreu, son sens et son rôle dans le texte.
Les voix
Textes anciens et exégètes. Filtrez, comparez, demandez-vous ce que chacun apporte et ce qu'il laisse de côté. Les traductions marquées « trad. pers. » sont les miennes.
Il s'empara de la Tablette des Destins.Enūma eliš IV, 121, trad. Ph. Talon et S. Anthonioz (Cerf, 2019). Marduk vainqueur devient maître de la création et des destinées.
Un grand dieu est Ahuramazda, qui a créé cette terre, qui a créé ce ciel, qui a créé l'homme, qui a créé le bonheur pour l'homme, qui a fait Darius roi.Inscription de Darius Ier à Naqš-e Rostam (DNa §1), fin du VIe s. Trad. pers. Voir Ch. Mitchell, JBL 2014.
Ainsi parle Cyrus, roi de Perse : Yhwh, le Dieu des cieux, m'a donné tous les royaumes de la terre, et il m'a chargé de lui bâtir une maison à Jérusalem, en Juda.Esdras 1,2 (cf. 2 Ch 36,23). Trad. pers.
Je dis de Cyrus : « C'est mon berger ; il accomplira tout ce que je désire. »Ésaïe 44,28a. Trad. pers.
Arrive-t-il un malheur dans une ville sans que Yhwh en soit l'auteur ?Amos 3,6b. Comparer Lamentations 3,38 : « N'est-ce pas de la bouche du Très-Haut que sortent les malheurs et le bien ? » Trad. pers.
La terre était déserte et vide, et les ténèbres couvraient l'abîme. […] Dieu dit : « Que la lumière soit ! »Genèse 1,2-3. Trad. pers. Ici Dieu ne crée pas les ténèbres : il les trouve.
Il est écrit « il crée le mal », et nous disons « il crée toute chose », par délicatesse de langage.Talmud de Babylone, Berakhot 11b, à propos de la bénédiction Yotser or de la prière du matin, qui cite Ésaïe 45,7 en remplaçant « le mal » par « toute chose ». Trad. pers.
Ainsi parle le Seigneur à mon Christ, le Seigneur, dont j'ai saisi la main droite.Épître de Barnabé 12,11 (début du IIe s.). Le grec de la Septante a « à mon christ Cyrus » (Kyrō) ; Barnabé lit kyriō, « Seigneur », et applique le verset au Christ.
La réflexion monothéiste la plus poussée de la Bible hébraïque se trouve dans la deuxième partie du livre d'Ésaïe (chapitres 40-55).Thomas Römer, L'Invention de Dieu, Paris, Seuil, 2017, p. 288.
La théologie de la création n'est pas, dans le Deutéro-Ésaïe, une fin en soi, mais le moyen de prouver la puissance de Yhwh sur l'histoire.Matthias Albani, « Monotheism in Isaiah », The Oxford Handbook of Isaiah, 2021. Trad. pers.
Le but de la délivrance de Jacob-Israël est que Cyrus reconnaisse Yhwh ; mais le bénéficiaire de cette reconnaissance, c'est Jacob-Israël.John Goldingay et David Payne, Isaiah 40-55, ICC, 2006, t. 2, p. 29. Trad. pers.
Les parallèles entre Ésaïe 40-48 et le Cylindre existent, mais ils sont souvent surestimés : ils relèvent d'une idéologie royale commune, où un dieu soutient le souverain qu'il a choisi.Résumé de Lena-Sofia Tiemeyer, « The Cyrus Cylinder in Biblical Scholarship », Svensk Exegetisk Årsbok 89, 2024.
Notre prophète est comme ivre de l'idée du Tout-Puissant. […] Il le célèbre non seulement comme le souverain de l'histoire du monde, mais aussi comme le créateur de la nature, du ciel et de la terre, comme le premier et le dernier, le seul et unique.Julius Wellhausen, cité par M. Albani (2021). Trad. pers.
Là où l'on discute
Ce que l'on présente parfois comme acquis ne l'est pas toujours. Voici les points sur lesquels la recherche actuelle hésite ou se divise.
Où et quand ce texte a-t-il été écrit ?
Débattu
Depuis Bernhard Duhm (1892), on distingue Ésaïe 1-39, 40-55 et 56-66. Pour les ch. 40-48, beaucoup retiennent un milieu d'exilés à Babylone, à la fin du règne de Nabonide : la polémique contre Bel et Nebo (46,1) et contre la divination babylonienne s'y comprend bien (Albani, Berges). D'autres placent l'auteur en Juda, voire à Jérusalem après 539 (Tiemeyer 2011 ; Vermeylen). La datation se dispute aussi : avant 539, entre 539 et la mort de Cyrus (530), ou première édition sous Darius Ier, vers 521, ce qui ferait de Cyrus un nom substitué (Albertz 2003). La plupart admettent en tout cas plusieurs couches de rédaction (Kratz, Steck, Berges).
Le Cylindre de Cyrus est-il la source du texte ?
À nuancer
Les rapprochements sont réels : main saisie, nom appelé, divinité qui marche avec le roi, nations soumises. Römer en dresse la synopse et S. Anthonioz plaide pour une dépendance directe. Mais le Cylindre est postérieur à la prise de Babylone ; si l'oracle est antérieur, il ne peut pas l'avoir lu. Tiemeyer (2024) et K. Joachimsen (2022) préfèrent parler d'une idéologie royale commune, et soulignent la différence décisive : chez Ésaïe, Cyrus est subordonné à Yhwh et agit pour Israël. On parlera donc prudemment de « contre-texte » plutôt que de copie.
Peut-on parler de « monothéisme » ?
À préciser
Le mot est moderne (XVIIe s.). S. Olyan (2012) a demandé si Ésaïe 40-55 est vraiment monothéiste, puisque le livre connaît encore des êtres célestes autour de Yhwh. Albani propose de distinguer l'incomparabilité de Yhwh, son unicité et sa singularité. Il convient en tout cas de ne pas donner à la notion une valeur téléologique, comme si toute l'histoire religieuse d'Israël conduisait à ces versets, et de sortir du couple réducteur monothéisme/polythéisme. M. Leuenberger (2010) parle d'un monothéisme exclusif fondé sur l'histoire plutôt que sur la création.
« Je crée le mal » : quel mal ?
Débattu
Parce qu'il s'oppose à shalom, raʿ désigne d'abord le malheur, le désastre (d'où « malheur » dans plusieurs traductions). Mais le mot hébreu couvre aussi le mal moral, et la tradition juive a jugé la formule assez rude pour l'adoucir dans la liturgie. On a longtemps lu le verset comme une réponse au dualisme perse, deux principes opposés du bien et du mal. Cette hypothèse est aujourd'hui fragilisée par la difficulté de dater les sources iraniennes ; on lit plutôt le verset dans la logique interne du texte : s'il n'y a rien en dehors de Yhwh, il n'y a pas de puissance du mal qui lui échappe.
Ésaïe 45,7 répond-il à Genèse 1 ?
Débattu
M. Weinfeld (1968) a lu Ésaïe 45,7 comme une polémique contre Genèse 1, où les ténèbres préexistent à la création. Mais l'antériorité du récit sacerdotal sur Ésaïe 40-55 n'est pas établie ; on peut aussi penser à deux élaborations parallèles, voire à une dépendance inverse. C. Quine (2015) montre en outre que leurs conceptions de l'humanité ne coïncident pas. On se gardera donc de lire l'un par l'autre.
« Son oint » ou « mon oint » ? Et le v. 8 ?
À préciser
Le texte massorétique a « à son oint », la Septante « à mon oint », ce qui fait commencer le discours de Yhwh un mot plus tôt. Au v. 2, le grand rouleau de Qumrân (1QIsaa) et la Septante lisent « montagnes » là où le texte massorétique a un mot rare (« reliefs », « choses enflées ») ; la confusion entre daleth et resh est courante, et la règle de la lectio difficilior invite à garder le texte massorétique. Au v. 7, 1QIsaa lit « je fais le bien » au lieu de « la paix ». Au v. 8 enfin, le même rouleau omet les derniers mots, mais laisse un espace, comme si le texte était devenu illisible. Quant au v. 8 lui-même, il change de destinataires et de forme, mais il a très probablement été composé pour ce contexte (Goldingay).
Cyrus, messie au sens chrétien ?
À nuancer
Au VIe siècle, mashiaḥ n'est pas encore le titre d'une figure de la fin des temps. C'est un titre de consécration royale. Le geste théologique est ailleurs : la perspective sur Sion est ici découplée de la dynastie davidique (Römer). La relecture christologique, déjà chez Barnabé, repose sur une variante du grec plus que sur l'hébreu.
Quiz
Pour chaque affirmation : le texte le dit, le texte dit le contraire, ou le texte ne le dit pas ?
Et maintenant ?
Vous n'avez rien coché à l'étape 1. Vous pouvez y remonter.
Après lecture, que garderiez-vous ?
- Que change le fait de donner le titre d'« oint » à un roi qui ne connaît pas Yhwh ? Quel effet cela pouvait-il produire sur des Judéens sans roi ?
- Les v. 2-3 font-ils de Cyrus un héros ou un figurant ? Appuyez-vous sur les verbes.
- « Je crée le mal » : la formule console-t-elle ou inquiète-t-elle ? Pourquoi la liturgie juive l'a-t-elle adoucie ?
- Le texte dit-il qu'il n'existe qu'un seul dieu, ou que seul Yhwh compte ? Où passe la différence ?
- Pourquoi finir un oracle politique par un hymne où la terre fait germer la justice ?
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אֲנִי יְהוָה עֹשֶׂה כָל־אֵלֶּה
Moi, Yhwh, je fais tout cela.Ésaïe 45,7
Pour aller plus loin
Commentaires
- Berges, Ulrich, Jesaja 40–48, HThKAT, Freiburg i. Br., Herder, 2008.
- Blenkinsopp, Joseph, Isaiah 40–55, AB 19A, New York, Doubleday, 2002.
- Goldingay, John, Payne, David, Isaiah 40–55, 2 vol., ICC, London, T&T Clark, 2006.
Monographies et ouvrages
- Finkel, Irving (éd.), The Cyrus Cylinder: The King of Persia's Proclamation from Ancient Babylon, London, I.B. Tauris, 2013.
- Kessler, John, Old Testament Theology: Divine Call and Human Response, Waco, Baylor University Press, 2013, ch. « Creation Theology ».
- Kratz, Reinhard G., Kyros im Deuterojesaja-Buch, FAT 1, Tübingen, Mohr Siebeck, 1991.
- Leuenberger, Martin, „Ich bin Jhwh und keiner sonst“. Der exklusive Monotheismus des Kyros-Orakels Jes 45,1-7, SBS 224, Stuttgart, Katholisches Bibelwerk, 2010.
- Römer, Thomas, L'Invention de Dieu, Paris, Seuil, 2017.
- Tiemeyer, Lena-Sofia, For the Comfort of Zion: The Geographical and Theological Location of Isaiah 40–55, VTSup 139, Leiden, Brill, 2011.
- Vermeylen, Jacques, « Ésaïe », dans Th. Römer, J.-D. Macchi, Ch. Nihan (éd.), Introduction à l'Ancien Testament, Genève, Labor et Fides, 2009².
Articles
- Albani, Matthias, « Monotheism in Isaiah », dans L.-S. Tiemeyer (éd.), The Oxford Handbook of Isaiah, Oxford, Oxford University Press, 2021.
- Albertz, Rainer, « Darius in Place of Cyrus: The First Edition of Deutero-Isaiah (Isaiah 40.1–52.12) in 521 BCE », JSOT 27/3, 2003, p. 371-383.
- Fried, Lisbeth S., « Cyrus the Messiah? The Historical Background to Isaiah 45:1 », HTR 95/4, 2002, p. 373-393.
- Gaß, Erasmus, « Geschichte und Schöpfung. Überlegungen zum Monotheismus im Kyrosorakel (Jes 45,1-8) », BZ 57/1, 2013, p. 1-26.
- Joachimsen, Kristin, « “He Shall Accomplish My Desired Will”: The Yehudized Cyrus in the Book of Isaiah », dans The Hunt for Ancient Israel. Essays in Honour of Diana V. Edelman, Sheffield, Equinox, 2022.
- Mitchell, Christine, « A Note on the Creation Formula in Zechariah 12:1-8; Isaiah 42:5-6; and Old Persian Inscriptions », JBL 133/2, 2014, p. 305-308.
- Olyan, Saul M., « Is Isaiah 40–55 Really Monotheistic? », JANER 12/2, 2012, p. 190-201.
- Quine, Cat, « Deutero-Isaiah, J and P: Who is in the Image and Likeness of God? », SJOT 29/2, 2015, p. 296-306.
- Tiemeyer, Lena-Sofia, « The Cyrus Cylinder in Biblical Scholarship », Svensk Exegetisk Årsbok 89, 2024, p. 118-147.
Traduction de travail d'après le texte massorétique (BHS), avec les variantes de 1QIsaa et de la Septante signalées à l'étape 7. Le nom divin est transcrit Yhwh.