Après le déluge, Dieu renonce-t-il à la toute-puissance ?
Après le déluge, Dieu bénit Noé, autorise la nourriture carnée, interdit le sang, dit que l’homme est « à l’image de Dieu », puis établit une alliance avec tous les vivants. Que dit ce texte de la puissance de Dieu ? Y a-t-il une concession à la violence, des limites posées aux hommes, un engagement que Dieu prend sur lui-même ? Cette page vous fait lire, répondre, vérifier, puis revenir sur votre première idée.
Votre première idée
Avant de lire quoi que ce soit : quand vous pensez à ce que Dieu fait après le déluge, qu’est-ce que vous en retenez d’abord ? Choisissez l’idée la plus proche. Vous y reviendrez à la fin.
Le texte, mot à mot
Genèse 9,1-17 en traduction littérale de travail (la nôtre, à partir de l’hébreu). Deux boutons : l’hébreu, et un surlignage de ce que Dieu donne, de ce qu’il limite et de ce qu’il promet. Plus bas, un jeu pour savoir ce que le texte dit vraiment.
Hébreu : texte de Leningrad relevé sur un site en ligne, signes de cantillation retirés ; à comparer à votre édition (BHS) avant toute citation. Le v. 11 a été relevé sans voyelles et pointé par nous ; à vérifier. Traduction littérale de travail : pour une lecture suivie, ouvrez votre Bible. Le mémoire cite la NBS ; sa traduction du v. 2 est « Vous inspirerez de la crainte et de la terreur… ».
Cliquez sur un mot pour savoir s’il figure dans Genèse 9,1-17.
- Qui parle, du v. 1 au v. 17 ? À qui ? Les animaux sont-ils des destinataires ?
- Qu’est-ce que Dieu demande aux hommes dans les v. 9-17 ?
- Quels verbes Dieu emploie-t-il à la première personne ? « Je donne », « je réclamerai », « j’établis », « je me souviendrai » : lequel est une limite que Dieu se met à lui-même ?
Trois façons d’entendre ce que Dieu fait
Que fait Dieu, après le déluge, de sa puissance ? Les lecteurs se rangent, en gros, en trois familles. Ouvrez chacune : ce que le texte lui donne, et ce sur quoi elle bute.
La lecture d’André Wénin, citée dans le mémoire. « En prononçant ces mots, Élohîm montre qu’il accepte désormais que la violence fasse partie de la réalité humaine. Et de même qu’au commencement, il avait intégré les éléments du chaos primordial dans l’univers harmonieux (voir 1,3-10), il va remodeler son projet initial pour faire place à ce nouveau facteur de chaos qui, cette fois, vient de l’humanité. »
Ce que le texte permet de dire
- Gn 1,29-30 donne aux hommes et aux animaux l’herbe et les fruits ; Gn 9,3 ajoute : « tout ce qui se meut et qui vit ».
- La crainte des animaux devant l’homme (v. 2) est une rupture avec le monde paisible de Gn 1.
- Le v. 4 interdit le sang aussitôt : la permission est encadrée.
Ce que le texte ne permet pas (ou pas encore)
- Le texte emploie le verbe du don (« je vous donne ») et non celui de la tolérance.
- Dieu ne dit pas qu’il « accepte » la violence ; il la limite et la réclame (v. 5).
Wénin, « La nourriture carnée », Communio n° 259 (2018), p. 56 (mémoire, n. 25).
La lecture du mémoire. Après le déluge, « Dieu intervient en mettant des limites » : interdiction du sang, réclamation de la vie humaine (v. 4-5). L’image de Dieu est rappelée (v. 6) : « la violence n’abolit pas l’imago Dei, mais appelle la justice ». Le Créateur « ne fixe pas seulement des bornes à ses créatures, mais s’autolimite lui-même ».
Ce que le texte permet de dire
- Trois limites : le sang (v. 4), la vie de l’homme réclamée à l’animal et à l’homme (v. 5), le sang versé (v. 6).
- Le motif est l’image de Dieu : « car à l’image de Dieu il a fait l’homme » (v. 6).
Ce que le texte ne permet pas (ou pas encore)
- L’« autolimitation » de Dieu n’est pas dite dans les v. 1-7 : ce sont les hommes qui sont limités.
- Les mêmes versets invitent à « emplir » et « foisonner » (v. 1 et 7), ce qui va moins dans le sens de « bornes ».
Mémoire, chap. I, A, a (« Genèse 9 — Le déluge »).
Une lecture que le mémoire n’a pas développée. Les v. 8-17 ne portent aucune condition : Dieu parle seul, « j’établis », « je me souviendrai », « je le verrai ». L’alliance lie d’abord celui qui la promet. Le mémoire n’y fait allusion qu’en passant : Gn 9 et Gn 12 sont deux événements « où la relation de Dieu avec l’humain a une portée universelle ». Ce paragraphe est un ajout de relecture, hors mémoire.
Ce que le texte permet de dire
- Le mot « alliance » revient sept fois (v. 9, 11, 12, 13, 15, 16, 17).
- Les partenaires sont « tout être vivant », « toute chair » (v. 10, 12, 15, 16, 17).
- Dieu prend sur lui un engagement : plus de déluge (v. 11, 15).
Ce que le texte ne permet pas (ou pas encore)
- Le texte ne dit pas que Dieu « renonce » à sa puissance : il promet de ne plus s’en servir de cette manière.
- Le mot « toute-puissance » n’est pas dans le texte.
Relecture ; le mémoire cite l’alliance avec Noé en passant, à propos du cadre universel de Gn 10-11 (n. 142).
- Une permission qui vient avec une interdiction (v. 3-4) est-elle une concession ?
- Qu’est-ce qui, dans les v. 8-17, lie Dieu ? Qu’est-ce qui lie les hommes ?
De la nourriture à l’alliance
Le mémoire de P. Bergounioux (« Les langues finiront », Genève, 2023) lit Gn 9 avant d’aborder Babel : pour montrer que la diversité des langues ne vient pas de la violence, et que le mythe de la langue unique ne tient pas. Quatre stations : à chacune, le texte, ses interlocuteurs, et ce qu’en tire le mémoire.
De l’herbe à la chair
Le texte
Dieu bénit Noé et ses fils, répète « soyez féconds » (v. 1), puis fait peser la crainte des hommes sur les animaux (v. 2) et donne « tout ce qui se meut et qui vit » comme nourriture (v. 3). Gn 1,29-30, rappelle le mémoire, ne donnait que « toute herbe » et « tout arbre fruitier ».Les interlocuteurs
André Wénin : Élohîm « accepte désormais que la violence fasse partie de la réalité humaine » et remodèle son projet. Thomas Römer : « le déluge fait là aussi intervenir une césure, puisque, après le déluge, l’humanité va se différencier et parler plusieurs langues. »Ce qu’en tire le mémoire
L’ouverture à la viande est « un changement sinistre pour une des trois parties en présence » (les animaux, les humains, Dieu), qui partageraient encore la même langue. La différenciation des langues, elle, « ne semble pas relever de cette concession à la violence ou au chaos ».Le sang et l’image
Le texte
Le sang est interdit avec la chair (v. 4). Dieu « réclame » la vie humaine à tout animal et à tout homme (v. 5). « Qui verse le sang de l’homme, par l’homme son sang sera versé », car l’homme a été fait à l’image de Dieu (v. 6).Les interlocuteurs
Wénin, sur Gn 1,26-27 : « Des Pères de l’Église le disaient déjà : si l’image d’Élohîm est donnée à l’être humain, elle n’est pas encore ressemblante, et sa première tâche sera de ressembler à l’image ainsi déposée en lui. » Paul Beauchamp, cité par Wénin : la douceur au cœur de l’image de Dieu, « loi de douceur qui corrige les projections d’un Dieu surpuissant ».Ce qu’en tire le mémoire
Il lit une « loi du talion » au v. 5 et la peine capitale au v. 6. Mais « la violence n’abolit pas l’imago Dei, mais appelle la justice ». Le langage n’est pas ce qui fait l’image : la langue commune aux animaux, aux humains et à Dieu « n’est pas ce qui rend l’humanité à l’image de Dieu ».Une alliance avec toute chair
Le texte
Dieu parle à Noé et à ses fils (v. 8) et établit son alliance avec eux, leur descendance et « tout être vivant » (v. 9-10) : plus de déluge (v. 11). Le signe est « mon arc » dans la nuée ; Dieu le verra pour « se souvenir » (v. 13-16).Les interlocuteurs
Le mémoire ne commente pas ces versets. Il cite seulement, à propos de Gn 10-11, une phrase sur l’alliance avec Noé et la vocation d’Abraham comme deux événements « où la relation de Dieu avec l’humain a une portée universelle ».Ce qu’en tire le mémoire
Pas d’exégèse propre de l’alliance, mais un cadre : la Table des peuples et Babel sont « encadrés » par Gn 9 et Gn 12, et la question de l’universel « est accompagnée de limites ». La suite de cette station est une relecture : c’est dans ces versets que l’idée d’un Dieu qui se lie lui-même trouve son appui le plus net.Un obstacle au mythe de la langue unique
Le point de départ
Hors de Gn 9 : le mémoire se demande si le mythe de la langue unique peut dénoncer le pluralisme linguistique comme chaos. Il en tire trois obstacles, tirés de Gn 1-11.Les interlocuteurs
Römer : « il n’y a pas de théorie sur l’origine de cette langue unique ; on pourrait dire que selon l’auteur sacerdotal, elle trouve son origine dans la parole du Dieu créateur. » Wénin : un Créateur « fort de sa propre maîtrise ». Beauchamp : un Dieu surpuissant n’est que « notre rêve de surpuissance ».Ce qu’en tire le mémoire
1) La langue unique est commune aux animaux, aux humains et à Dieu : ce n’est pas un privilège de l’homme. 2) Sa motivation, un désir de surpuissance, est un désir idolâtre. 3) La création ordonne par limites et bornes. Dès lors, « le mythe biblique n’est pas le bon mythe à invoquer » contre le pluralisme linguistique.Les mots qui portent le récit
Retournez chaque carte : le mot, puis ce qu’il fait dans le texte.
Qui dit quoi ?
Les voix que convoque le mémoire à propos de Genèse 9. Filtrez par registre.
André Wénin
Dieu accepte la violence« En prononçant ces mots, Élohîm montre qu’il accepte désormais que la violence fasse partie de la réalité humaine. Et de même qu’au commencement, il avait intégré les éléments du chaos primordial dans l’univers harmonieux (voir 1,3-10), il va remodeler son projet initial pour faire place à ce nouveau facteur de chaos qui, cette fois, vient de l’humanité. »
André Wénin
La question de la nourriture« Le lecteur du récit biblique ne doit pas attendre longtemps pour se trouver confronté à la question de la nourriture. Celle-ci fait l’objet de deux discours divins, tous deux adressés aux humains : la dernière parole du grand récit de création au chapitre 1 de la Genèse et le premier ordre donné par Yhwh Élohîm au jardin d’Éden au chapitre 2. Dans les deux cas, le Créateur donne à manger aux êtres humains, non sans restriction cependant. »
André Wénin
L’image, puis la ressemblance« Des Pères de l’Église le disaient déjà : si l’image d’Élohîm est donnée à l’être humain, elle n’est pas encore ressemblante, et sa première tâche sera de ressembler à l’image ainsi déposée en lui. Ainsi s’éclaire le sens du faisons : l’être humain est appelé à collaborer par son faire à l’accomplissement de celui qu’Élohîm a créé à son image. »
Paul Beauchamp
La douceur au cœur de l’imageLe septième jour « souligne […] la douceur au cœur de l’image de Dieu. Loi de douceur qui corrige les projections d’un Dieu surpuissant, confondu avec notre rêve de surpuissance, c’est-à-dire un Dieu à notre image. »
Thomas Römer
Une césure« Le déluge fait là aussi intervenir une césure, puisque, après le déluge, l’humanité va se différencier et parler plusieurs langues. »
Thomas Römer
Une langue commune aux hommes, à Dieu et aux animaux« Les récits bibliques ne précisent pas un don de la langue à l’homme. Sans doute imaginent-ils que l’homme partage celle-ci avec Dieu et les animaux. […] Il y a donc, selon le récit biblique, à l’origine, une langue commune qui est comprise des hommes, de Dieu et des animaux. »
Thomas Römer
L’origine de la langue unique« Il n’y a pas de théorie sur l’origine de cette langue unique ; on pourrait dire que selon l’auteur sacerdotal, elle trouve son origine dans la parole du Dieu créateur. »
John Kessler
La création, une relationLa théologie de la création insiste sur « la dimension relationnelle : les différents récits de création […] sont autant d’occasions de montrer le caractère divin sous ses différents aspects, mais aussi sur la réponse humaine qui est exigée en retour ».
Gn 1,29-30
Une création pacifique« Je vous donne toute herbe porteuse de semence sur toute la terre, et tout arbre fruitier porteur de semence ; ce sera votre nourriture. À tout animal de la terre, à tout oiseau du ciel, à tout ce qui fourmille sur la terre et qui a souffle de vie, je donne toute herbe verte pour nourriture. »
Gn 9,2-3
La nourriture carnée« Vous inspirerez de la crainte et de la terreur à tout animal de la terre et à tous les poissons de la mer : ils vous ont été livrés. Tout ce qui fourmille et qui vit vous servira de nourriture : comme les végétaux, je vous donne cela. »
Gn 9,6
« À l’image de Dieu l’homme a été fait »« Celui qui répand le sang de l’être humain, par l’être humain son sang sera répandu. Car à l’image de Dieu l’homme a été fait. »
Chap. V, B
Pouvoir tout, ce n’est pas vouloir tout« La toute-puissance n’est pas l’omnivolence : Dieu ne veut pas tout. […] Pouvoir tout, ce n’est pas vouloir tout. » Et : l’autolimitation de Dieu « n’est pas de façade, [elle] contraint Dieu et [elle] l’oblige ».
Chap. IV
L’autolimitation, condition de la créationLe modèle d’un Dieu tout-puissant « omet néanmoins son corollaire fondamental, l’autolimitation de Dieu qui permet de faire une place à la création ». L’imitatio Dei consiste à « ne pas occuper tout l’espace ».
Là où l’on discute encore
Une bonne étude biblique dit où elle est solide, et où elle est discutable. Voici les points sur lesquels l’exégèse proposée dans le mémoire mérite un second regard. Ouvrez-les un à un.
À préciserLe mémoire commente Gn 9,1-6, non l’alliance (9,8-17)
La section du mémoire intitulée « Genèse 9 — Le déluge » porte sur la nourriture carnée, le sang et l’image de Dieu (v. 2-6). L’alliance avec Noé, l’arc et la promesse de ne plus détruire (v. 8-17) n’y sont pas commentés ; elle n’est mentionnée que comme cadre de Gn 10-11 (avec Gn 12).
La question « Dieu renonce-t-il à la toute-puissance ? » s’appuie donc sur les v. 1-6 et sur l’autolimitation que le mémoire développe ailleurs (chap. IV et V). Le texte où Dieu se lie le plus clairement lui-même, les v. 8-17, reste à lire.
DébattuConcession à la violence, ou don et limite ?
Pour Wénin, Dieu « accepte » la violence et « remodèle son projet ». Le mémoire en parle comme d’« un changement sinistre ». Mais le texte emploie le verbe du don (« je vous donne », v. 3, comme en Gn 1,29), le fait suivre de l’interdiction du sang (v. 4) et d’une demande de comptes (v. 5). Est-ce une concession, ou une régulation ?
Les deux lectures sont défendues. Le mémoire retient l’une sans présenter l’autre.
À nuancer« Loi du talion » et « peine capitale »
Le mémoire écrit que Dieu instaure « une loi du talion » (v. 5) et que l’image de Dieu est « convoquée pour justifier la peine capitale » (v. 6). Or la loi du talion est formulée ailleurs (Ex 21,23-25 ; Lv 24,17-22), et le v. 6 ne désigne aucun tribunal : il dit que celui qui verse le sang sera versé « par l’homme ». La tradition y a lu la peine de mort ; le texte dit un principe de réciprocité.
De plus, la préposition de « par l’homme » (בָּאָדָם) est discutée : « par », « pour » ou « en échange de » l’homme. Le mémoire ne signale pas ce débat. Au v. 5, la demande de comptes s’étend aux animaux, ce que « talion » rend mal.
DébattuUne relation « tripartite et monolingue »
Le mémoire écrit : « Reprenons notre relation tripartite et monolingue, animaux-humanité-Dieu ». Il s’appuie sur Römer, qui dit que les récits bibliques « sans doute » imaginent un partage de la langue entre l’homme, Dieu et les animaux. Dans le texte de Gn 9, les animaux ne parlent pas et ne sont pas interpellés : Dieu parle à Noé et à ses fils (v. 8) ; c’est dans les v. 9-10 seulement qu’il les inclut dans l’alliance.
L’hypothèse est de Römer, avec une réserve (« sans doute »). Le mémoire la prend comme un fait.
À nuancerLangue, parole, nourriture : une phrase difficile
Le mémoire dit : « la notion de langue ne se distingue toujours pas de celle de parole, tandis que toutes deux se trouvent confondues avec celle de nourriture ». La citation de Wénin qui suit parle de deux discours de Dieu sur la nourriture (Gn 1 et 2) ; elle ne dit rien de la langue. Le lien est celui du mémoire : un jeu entre « parole donnée » et « nourriture donnée ».
La phrase gagnerait à être reformulée : ce que montrent les textes cités, c’est que Dieu donne à manger par sa parole, non que langue et nourriture soient une seule notion.
Débattu« Bornes » ou « remplissez la terre » ?
Le mémoire conclut que « Babel et l’introduction du pluralisme linguistique s’inscriront dans la logique des bornes instaurée par Élohîm », et que « le principe même de la création tient à ordonner, par l’établissement de limites et de bornes ». Mais le texte de Gn 9 commence et finit par « soyez féconds, multipliez-vous, emplissez la terre » (v. 1 et 7). Les limites posées (v. 4-6) touchent le sang et la violence ; la bénédiction, elle, pousse à l’expansion.
Les deux peuvent être tenus ensemble, mais l’argument y gagnerait à distinguer les limites faites aux hommes de la limitation que Dieu s’impose.
Débattu« Autolimitation » : une catégorie qui vient d’ailleurs
Le mémoire écrit que le Créateur « ne fixe pas seulement des bornes à ses créatures, mais s’autolimite lui-même », citant Wénin et Beauchamp à propos de Gn 1 (le septième jour). Dans Gn 9,1-7, Dieu limite les humains ; c’est dans les v. 11 et 15 qu’il se lie (« il n’y aura plus de déluge »). Le mot « toute-puissance » n’est pas dans le texte, et la notion, philosophique, vient d’une autre tradition.
Le mémoire le sait : il écrit que « la toute-puissance n’est pas l’omnivolence » et que l’autolimitation vient de la théologie dialectique autant que du process (chap. V). Il reste à montrer comment Gn 9 l’autorise.
À préciserL’image de Dieu : justifier quoi ?
Le mémoire lit au v. 6 que « la violence n’abolit pas l’imago Dei, mais appelle la justice ». C’est une bonne formule. Le texte dit autre chose, plus simple : l’image est le motif (« car… ») pour lequel verser le sang humain appelle une réponse. Que l’image subsiste chez le meurtrier est une inférence.
Ajout de relecture. Au v. 6, le verbe est « faire » (עשה), comme dans le « faisons » de Gn 1,26 que Wénin commente, plutôt que « créer » (ברא) de Gn 1,27. Ce détail aiderait à relier les deux passages.
À nuancer« Aucun lien » entre la confusion des langues et la violence
Le mémoire écrit que « la confusion des langues n’entretient aucun lien avec la malignité humaine évoquée, avec l’intrusion de la violence ». C’est vrai pour la couche sacerdotale (Gn 10). Mais Römer, cité plus loin, voit dans les ajouts de Gn 10 des liens avec la malédiction de Canaan (Gn 9,25-27) et avec Babel : la diversité des langues y est comprise « comme une sanction divine ». Voir l’étude sur Gn 10.
À préciserLe mot « Dieu » : Élohîm ici, YHWH ailleurs
Ajout de relecture. Dans Gn 9,1-17, Dieu est toujours Élohîm ; en Gn 8,20-21, où YHWH dit en son cœur qu’il ne maudira plus la terre, le nom est autre. Le mémoire cite Gn 8,21 (la « disposition au mal » de l’homme) comme acquise, mais ne distingue pas les deux noms ni les deux traditions qui se croisent dans ce passage du déluge.
Que dit le texte, vraiment ?
Pour chaque affirmation, trois réponses : le texte le dit, le texte dit le contraire, ou le texte ne le dit pas.
Et maintenant ?
Reprenez votre première idée. Qu’est-ce qui a bougé ?
- Qu’est-ce que Dieu donne, interdit, réclame, promet ? Quels verbes sont à l’actif de Dieu, lesquels à celui des hommes ?
- Peut-on parler d’autolimitation de Dieu à partir du v. 11 et du v. 15 ? À partir des v. 4-6 ?
- Qu’est-ce qui, selon vous, relie Gn 9 aux langues ? Ce qui est dit, ou ce que le mémoire en déduit ?
- Le mémoire écrit : « le mythe biblique n’est pas le bon mythe à invoquer » contre le pluralisme linguistique. Qu’en pensez-vous, à partir de ce que le texte dit de la violence, de l’image et de l’alliance ?
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RéférencesPour aller plus loin
- Pierre BERGOUNIOUX, « Les langues finiront » (1 Co 13,8). Langues minorisées : une approche théologique, mémoire de master, Faculté de théologie, Université de Genève, février 2023 (dir. Christophe Chalamet), chap. I, A, a : « Genèse 9 — Le déluge » ; chap. IV (« L’autolimitation de la puissance de Dieu ») ; chap. V, B.
- André WÉNIN, « La nourriture carnée — Réflexions à partir de la Torah », Communio n° 259 (2018).
- Paul BEAUCHAMP, Testament biblique, Paris, Bayard, 2001.
- Thomas RÖMER, « Milieux bibliques », L’annuaire du Collège de France, 113 | 2014 (en ligne).
- John KESSLER, « Creation Theology », in Old Testament Theology, Waco, Baylor University Press, 2013.
- Claude GEFFRÉ, De Babel à Pentecôte. Essais de théologie interreligieuse, Paris, Cerf, 2006.
Les citations viennent du mémoire, qui les reprend de ces ouvrages. Le texte hébreu de Genèse 9 a été relevé sur une édition en ligne (texte de Leningrad, v. 11 pointé par nous) ; la traduction française est littérale et de travail. L’étape 7 et les paragraphes signalés comme « ajout » sont une relecture, hors mémoire.