Le bon Samaritain : qui est mon prochain ?
On dit « le bon Samaritain » : le mot « bon » n’est pas dans le texte. On y entend d’ordinaire l’appel à secourir quiconque est en détresse. Mais la question posée à Jésus est « qui est mon prochain ? », et la réponse ne s’y range pas aussi facilement. Cette page vous fait lire, répondre, vérifier, puis revenir sur votre première idée.
Votre première idée
Avant de lire quoi que ce soit : quand vous entendez « le bon Samaritain », qu’est-ce que vous en retenez d’abord ? Choisissez l’idée la plus proche. Vous y reviendrez à la fin.
Le texte, mot à mot
Luc 10,25-37 en traduction littérale de travail (la nôtre, à partir du grec). Trois boutons : le grec, un surlignage de ce que font les personnages, et, plus bas, un jeu pour savoir ce que le texte dit vraiment.
Grec : édition critique relevée sur un site en ligne, avec iotas souscrits rétablis ; à comparer à votre édition (NA) avant toute citation. Traduction littérale de travail : pour une lecture suivie, ouvrez votre Bible.
Cliquez sur un mot pour savoir s’il figure dans Luc 10,25-37.
- Qui voit la victime ? Qu’est-ce qui distingue le troisième passant des deux premiers ?
- Qui parle à qui ? Qui ne dit pas un mot ?
- Quelle question Jésus pose-t-il au v. 36 ? Est-ce la question du v. 29 ?
Trois façons d’entendre la question
« Qui est mon prochain ? » Les lecteurs du récit se rangent, en gros, en trois familles. Ouvrez chacune : ce que le texte lui donne, et ce sur quoi elle bute.
La lecture la plus courante. L’expert de la Loi voulait savoir jusqu’où va le mot « prochain ». Jésus répond en montrant qu’il n’y a pas de limite : le blessé est un homme sans nom (« un homme », v. 30), secouru par un étranger.
Ce que le texte permet de dire
- La victime n’a ni nom ni origine : « un homme » (v. 30).
- Celui qui la secourt est un Samaritain, que l’auditeur n’attend pas.
- L’ordre final est simple : « Va, et toi aussi, fais de même » (v. 37).
Ce que le texte ne permet pas (ou pas encore)
- Jésus ne répond pas « ton prochain, c’est le blessé » : il retourne la question (v. 36).
- Le texte insiste sur celui qui agit, plus que sur celui qui reçoit.
Lecture courante dans la prédication et le catéchisme ; le mémoire la déplace, sans la rejeter.
La lecture du mémoire. Au « qui est mon prochain ? » répond : « ta question aurait dû être : de qui suis-je le prochain ? » Le prochain n’est pas le destinataire de la miséricorde, mais celui qui a fait preuve de miséricorde (v. 37). Il s’agit « non pas de tenir l’autre pour un prochain, mais bien de s’approcher de l’autre, et donc de faire de soi-même un prochain, de se faire prochain ».
Ce que le texte permet de dire
- Au v. 36, Jésus demande lequel « s’est fait le prochain » (πλησίον γεγονέναι), non lequel « est » le prochain.
- L’expert répond par l’acte : « celui qui a fait miséricorde » (v. 37).
- Le verbe du Samaritain est un verbe de mouvement : il arrive, s’approche, conduit (v. 33-34).
Ce que le texte ne permet pas (ou pas encore)
- Au v. 27, le « prochain » reste celui qu’on aime : le mot garde son sens ancien.
- Le mouvement est attribué à celui qui a les moyens (monture, huile, deniers) : qu’en est-il de la victime, qui n’a pas la parole ?
- Le mémoire cite les v. 29 et 37 ; le pivot est le v. 36.
Défendue dans le mémoire (chap. IV), qui s’appuie ensuite sur Bonhoeffer, Ricœur et Levinas.
Une lecture ancienne, absente du mémoire. Plusieurs Pères de l’Église (Origène, Augustin) ont vu dans le Samaritain le Christ lui-même, qui relève l’humanité blessée. Les « deux deniers » et le retour promis (v. 35) y deviennent des signes. Ce paragraphe est un ajout de relecture, hors mémoire.
Ce que le texte permet de dire
- Le Samaritain est « ému aux entrailles » (v. 33), verbe que Luc emploie ailleurs pour Jésus (Lc 7,13) et pour le père de l’enfant prodigue (Lc 15,20).
- Il promet de revenir et de payer (v. 35).
Ce que le texte ne permet pas (ou pas encore)
- Le récit finit sur un impératif adressé à l’expert : « fais de même » (v. 37). Le Samaritain est proposé comme modèle à imiter.
- L’allégorie fait oublier la question de départ : qui est mon prochain ?
Lecture patristique ; surtout utile pour se demander pourquoi on a longtemps lu ce récit comme un récit du salut plus que de l’éthique.
- Quelle lecture rend le mieux compte du v. 36 ? du v. 37 ?
- Peut-on tenir ensemble la lecture B et le v. 27, où le prochain est encore celui qu’on aime ?
Du chemin de Jéricho aux langues
Le mémoire de P. Bergounioux (« Les langues finiront », Genève, 2023) lit le Samaritain en quelques lignes, puis s’en sert pour penser les langues minorisées. Quatre stations : à chacune, le texte, ses interlocuteurs, et ce qu’en tire le mémoire.
Une question pour se justifier
Le texte
Un docteur de la Loi éprouve Jésus. Renvoyé au texte, il cite lui-même le double commandement (v. 27). Approuvé, il pose alors sa question, « voulant se justifier » (v. 29).Les interlocuteurs
Le mémoire n’invoque ici ni commentaire de Luc ni exégète : il part du texte grec et du commandement d’amour du prochain, qu’il rapproche de Lv 19,18 dans une note où « voisin » traduit « prochain ».Ce qu’en tire le mémoire
La notion de prochain « découl[e] d’un commandement religieux » : elle rompt « le face à face entre le même et l’autre par l’introduction du Tout autre ». La question peut alors se poser en termes de tiers, non de simple vis-à-vis.Trois passants, un seul qui s’approche
Le texte
Les trois passants voient (ἰδών, v. 31, 32, 33). Deux passent de l’autre côté ; le troisième arrive près de lui, est ému aux entrailles, s’approche, soigne, héberge, paie (v. 33-35). Aucun mot n’est échangé avec la victime ; le Samaritain ne parle qu’à l’aubergiste.Les interlocuteurs
Le mémoire convoque Levinas, lu par Ricœur : la proximité « n’entre pas dans ce temps commun des horloges qui rend possible les rendez-vous. Elle est dérangement. » Et Bonhoeffer : « Le frère tient désormais la place du Christ. »Ce qu’en tire le mémoire
« Il s’agit […] non pas de tenir l’autre pour un prochain, mais bien de s’approcher de l’autre, et donc de faire de soi-même un prochain. » Cette compréhension du prochain « bat en brèche la dimension utilitariste des échanges humains ».« Lequel s’est fait le prochain ? »
Le texte
Jésus ne reprend pas la question du v. 29 : il demande lequel « semble s’être fait » le prochain (v. 36). L’expert répond sans prononcer le mot « Samaritain » : « celui qui a fait miséricorde envers lui » (v. 37).Les interlocuteurs
Une note du mémoire distingue deux textes : Mt 25,31-46 invite à voir dans l’autre une figure du Seigneur ; Lc 10,29-37 « définit le prochain non comme l’autre que nous rencontrons, mais […] comme nous-même chaque fois que nous prenons en charge l’autre ».Ce qu’en tire le mémoire
« Le prochain ainsi conçu est non le destinataire de l’ἔλεος, mais celui qui a fait preuve d’ἔλεος (Lc 10,37). » L’imitatio Dei est ici « autolimitation » : s’approcher, c’est « ne pas occuper tout l’espace ».Adapter sa langue à celui qu’on approche
Le point de départ
Hors de Luc : les locuteurs de langues minorisées font face à deux idées reçues : le langage ne servirait qu’à communiquer, et le même comprendrait le mieux le même. La notion de prochain les met à l’épreuve.Les interlocuteurs
Pierre Bühler : « je suis aussi mon propre étranger ». François Jullien : « la solution n’est pas dans le compromis, mais dans la compréhension ». Claude Geffré : « une fonction prophétique de l’étranger ». Thomas d’Aquin : les apôtres devaient comprendre ce que les autres leur disaient.Ce qu’en tire le mémoire
Se faire prochain, c’est adapter sa langue à l’autre ; mais l’autre doit aussi rester « irréductible » : il ne faut pas le comprendre trop vite. Dans la diglossie, l’autre hégémonique « ne vous reconnaît pas dans votre altérité, mais la nie purement et simplement ».Les mots qui portent le récit
Retournez chaque carte : le mot, puis ce qu’il fait dans le texte.
Qui dit quoi ?
Les voix que convoque le mémoire à propos du prochain. Filtrez par registre.
Paul Ricœur
« Obsession pour le prochain »Ricœur lit Levinas et note que son texte est « violemment antithéologique » ; il parle d’une « obsession pour le prochain ».
Emmanuel Levinas
La proximité dérange« La proximité n’entre pas dans ce temps commun des horloges qui rend possible les rendez-vous. Elle est dérangement. » Le mémoire refuse toutefois la « parfaite passivité » que Levinas demande.
François Jullien
Comprendre plutôt que composer« La solution, autrement dit, n’est pas dans le compromis, mais dans la compréhension. » Chacun doit pouvoir se rendre intelligibles, dans sa propre langue, les valeurs de l’autre.
Friedrich Hölderlin (par Ricœur)
Apprendre le propre autant que l’étranger« Ce qui est propre doit aussi bien être appris que ce qui est étranger. » L’esprit n’accède à lui-même qu’en passant par autrui.
Dietrich Bonhoeffer
Le frère comme grâce« Le frère tient désormais la place du Christ. » L’accueil de l’autre ne dépend pas de ses qualités, mais de ce qu’il est aimé de Dieu tel qu’il est.
Pierre Bühler
L’étranger est aussi en moi« Je dois faire face au fait que je suis aussi mon propre étranger. Par conséquent, si je suis prêt à traiter de manière adéquate l’étranger en moi-même, je suis également prêt à traiter de manière adéquate l’étranger en face de moi. »
Claude Geffré
Le signe de ce qui manque« Il y a une fonction prophétique de l’étranger pour une meilleure intelligence de sa propre identité. » Chaque communauté chrétienne doit être « le signe de ce qui lui manque ».
Thomas d’Aquin
Comprendre la langue du prochain« Cela ressortissait à la perfection de leur science, d’être capables non seulement de s’exprimer en n’importe quelle langue, mais encore de pouvoir comprendre ce que les autres leur disaient. »
Lc 10 et Mt 25
Deux manières de dire l’autre« La description prophétique du jugement dernier (Mt 25,31-46) invite à voir dans l’autre une figure du Seigneur, tandis que la parabole du bon Samaritain (Lc 10,29-37) définit le prochain non comme l’autre que nous rencontrons, mais […] comme nous-même chaque fois que nous prenons en charge l’autre. »
Lv 19,18
« Voisin » ou « prochain »« Le mot voisin est le mot choisi pour traduire prochain à partir de Lv 19,18. Le locuteur en situation diglossique connaît bien la langue de son voisin […] Mais ce voisinage, cette proximité, est de nature à l’expulser lui-même de sa langue. »
Mt 15,21-28
Se laisser dévier ?La rencontre avec la Cananéenne est citée comme celle d’un homme qui « accepte d’être dévié de son chemin ». Mais « l’exégèse interdit d’y lire l’interprétation la plus séduisante, celle où Jésus accepte de revoir ses plans ».
Là où l’on discute encore
Une bonne étude biblique dit où elle est solide, et où elle est discutable. Voici les points sur lesquels l’exégèse proposée dans le mémoire mérite un second regard. Ouvrez-les un à un.
À préciserLe pivot est le v. 36, que le mémoire ne cite pas
Le mémoire s’appuie sur le v. 29 (« qui est mon prochain ? ») et sur le v. 37 (« celui qui a fait miséricorde »). Mais la formule « se faire prochain » vient du v. 36 : πλησίον γεγονέναι, « s’être fait / être devenu le prochain ».
Ce verbe est le meilleur argument de la lecture, et il la rend plus solide. Sans lui, « se faire prochain » peut sembler une glose sur le v. 37.
À nuancerCompassion ou miséricorde : deux mots grecs
Le mémoire écrit : « montré de la compassion l’ἔλεος ». Or la compassion du v. 33 est ἐσπλαγχνίσθη (« ému aux entrailles »), et ἔλεος n’apparaît qu’au v. 37 (« miséricorde »). Les deux mots se rapprochent, mais ne sont pas le même.
La distinction compte : au v. 37, ce n’est pas un sentiment qui fait le prochain, mais un acte (ποιήσας, « ayant fait »).
DébattuLe cadre du récit : la Loi, la vie éternelle, le Shema
Le récit répond à une question sur la Loi et la vie éternelle (v. 25-28), avec la citation de Dt 6,5 et Lv 19,18 par l’expert lui-même. Le mémoire commente la question du v. 29 mais pas ce cadre, ni le Shema.
Il écrit que la notion de prochain « découl[e] d’un commandement religieux » et introduit « le Tout autre ». C’est une lecture du commandement du v. 27 ; le récit du v. 30-35 ne nomme pas Dieu.
DébattuQui « se fait prochain » : le fort ou l’étranger ?
Le mémoire applique le mouvement du Samaritain à celui qui détient la langue dominante : c’est à lui de s’approcher, d’« adapter sa langue ». Mais dans le récit, ce mouvement est celui d’un étranger méprisé, refusé par deux religieux.
Qui est le Samaritain, quand il s’agit de langues ? Le locuteur de la langue minorisée, qui s’adapte déjà (diglossie), ou le locuteur de la langue dominante ? Le mémoire dit à la fois l’un et l’autre. Il se méfie lui-même, à propos de la Cananéenne, de « l’interprétation la plus séduisante » ; la même prudence vaut pour « se faire prochain ».
À nuancerDe la parabole à la conversation
Le mémoire passe de « se faire prochain » à « adapter sa langue à son interlocuteur ». Le texte montre des gestes (bander, verser, conduire, payer), aucune conversation avec la victime. La seule parole du Samaritain s’adresse à l’aubergiste (v. 35).
L’analogie avec la langue est une application, non une donnée du récit.
À préciser« Ni mon voisin ni mon prochain »
La formule du mémoire (« l’autre n’est ni un autre moi-même ni une occasion de se faire valoir auprès de Dieu, bref il n’est ni mon voisin ni mon prochain ») est dense. Elle s’explique si « prochain » désigne celui qui agit (v. 36-37), non celui qu’on aide. Elle gagnerait à être dite ainsi.
DébattuLc 10 et Mt 25 : deux textes, deux logiques
La note 243 distingue bien les deux textes. Mais le corps du chapitre glisse de l’un à l’autre : « Que Dieu se fasse prochain, notamment dans l’autre » et « le frère tient désormais la place du Christ » relèvent de Mt 25,40 et de Bonhoeffer, non de Lc 10, où le blessé n’est pas identifié au Seigneur.
À nuancerLa kénose et le Samaritain
Le mémoire lit l’imitatio Dei comme autolimitation : « ne pas occuper tout l’espace ». Le Samaritain, lui, occupe beaucoup de place : il soigne, porte, héberge, paie, promet de revenir. S’il se retire, c’est en confiant le blessé à l’aubergiste (v. 35).
La lecture kénotique reste théologique ; elle ne se lit pas directement dans le texte.
À préciserL’arrière-plan de Lv 19
Ajout de relecture. Lv 19,18 parle des « fils de ton peuple » ; Lv 19,34 étend l’amour « comme toi-même » à l’étranger qui réside chez vous. La question de l’expert (v. 29) se pose donc dans un texte qui a déjà élargi le cercle. Le mémoire ne parcourt pas cette question.
DébattuAucun commentaire de Luc n’est cité
La lecture de Lc 10 repose sur le texte et sur des philosophes et théologiens (Ricœur, Levinas, Bonhoeffer, Geffré). Aucun commentaire exégétique de Luc ne figure dans la bibliographie. Les commentateurs pourraient confirmer, nuancer ou contredire le mouvement « se faire prochain ».
Que dit le texte, vraiment ?
Pour chaque affirmation, trois réponses : le texte le dit, le texte dit le contraire, ou le texte ne le dit pas.
Et maintenant ?
Reprenez votre première idée. Qu’est-ce qui a bougé ?
- Dans le récit, trois passants voient la victime. Qu’est-ce qui, d’après le texte, distingue le troisième ?
- Qui est « de l’autre côté du chemin » dans votre quotidien ? Que changerait le fait de s’approcher ?
- Une langue, un parler ou un accent que vous comprenez mal : qu’est-ce que « s’approcher » changerait, par rapport à « corriger » ou à « traduire » ?
- Le mémoire parle de « ce que nous avons à gagner à ne pas nous comprendre ». Comment l’entendez-vous, à la lumière de Lc 10,33-35 ?
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RéférencesPour aller plus loin
- Pierre BERGOUNIOUX, « Les langues finiront » (1 Co 13,8). Langues minorisées : une approche théologique, mémoire de master, Faculté de théologie, Université de Genève, février 2023 (dir. Christophe Chalamet), chap. IV : « Le prochain ».
- Paul RICŒUR, Autrement. Lecture d’Autrement qu’être ou au-delà de l’essence d’Emmanuel Levinas, Paris, PUF, 2006.
- Paul RICŒUR, Sur la traduction, Paris, Bayard, 2004.
- Dietrich BONHOEFFER, De la vie communautaire, Genève, Labor et Fides, 2007.
- Pierre BÜHLER, « L’étranger comme point de cristallisation de l’autre » (2015), Zurich/Genève, Theologischer Verlag Zürich/Labor et Fides, 2020, pp. 67-74.
- Claude GEFFRÉ, De Babel à Pentecôte. Essais de théologie interreligieuse, Paris, Cerf, 2006.
- THOMAS D’AQUIN, Somme théologique, IIa IIae, q. 176, Paris, Cerf, 1985.
- François JULLIEN, cité dans le mémoire (n. 249-251).
Les citations viennent du mémoire, qui les reprend de ces ouvrages. Le texte grec de Luc 10 a été relevé sur une édition critique en ligne ; la traduction française est littérale et de travail. L’étape 7 et les paragraphes signalés comme « ajout » sont une relecture, hors mémoire.