Langues bibliques · un programme de 1532

Le programme de Gargantua

Un père écrit à son fils parti étudier à Paris. Au milieu de la lettre, une liste de langues. On s’attendait au grec et au latin ; il y ajoute l’hébreu, puis le chaldéen, c’est-à-dire l’araméen, et l’arabe. Et pour le style, Platon et Cicéron : des philosophes, pas des Pères de l’Église. Cinq langues, chacune avec plusieurs bibliothèques.

Rabelais, Pantagruel, chapitre VIII. Le texte complet et son commentaire sont sur la page Au lycée.

« J’entends et veux que tu apprennes les langues parfaitement. Premièrement la grecque, comme le veut Quintilien ; secondement la latine ; et puis l’hébraïque pour les saintes lettres, et la chaldaïque et arabique pareillement ; et que tu formes ton style, quant à la grecque, à l’imitation de Platon ; quant à la latine, à Cicéron. » Ton père, Gargantua
Un mot, cinq écritures

Choisissez un mot

Galates 4,4

Un vase qui n’en finit pas de se remplir

ὅτε δὲ ἦλθεν τὸ πλήρωμα τοῦ χρόνου

« Quand est venu l’accomplissement du temps. » Plèrôma, c’est d’abord ce qui remplit un vase. Chez Paul, le mot désigne un accomplissement ; il n’arrête pas pour autant le temps des autres. Ici, le vase reste ouvert, et ce qu’on y verse garde sa couleur.

Ce qui nous est propre, il faut l’apprendre tout comme ce qui nous est étranger.Hölderlin, lettre à Casimir Ulrich Böhlendorff, 4 décembre 1801
Genèse 11 · Actes 2

Deux récits sur les langues

Genèse 11 raconte une ville qui n’a « qu’une seule langue » et qui finit dispersée. Actes 2 raconte une foule où « chacun les entendait parler dans sa propre langue ». Deux scènes, deux manières de regarder la pluralité des langues : à vous de les rejouer, dans l’ordre que vous voulez.

Gn 11,1 : שָׂפָה אֶחָת, « une seule langue ». Ac 2,6 : τῇ ἰδίᾳ διαλέκτῳ, « dans sa propre langue ».

Ce qu’on lit aussi dans ces langues

Cinq langues, bien des bibliothèques

Aucune de ces langues n’appartient à une seule tradition. Chacune porte des Écritures, des commentaires, des philosophies, et parfois des voix qui contestent toute religion.

Hébreu
  • La Bible hébraïque
  • La Mishna
  • La poésie de Yehuda Halevi
Araméen
  • Daniel et Esdras
  • Les targums
  • Le Talmud de Babylone
  • Le syriaque d’Éphrem
Arabe
  • Le Coran
  • La poésie d’al-Andalus : Ibn Quzmân
  • Avicenne, Averroès
  • Maïmonide, Le Guide des égarés
Grec
  • Platon, Aristote
  • La Septante, le Nouveau Testament
  • Épicure
Latin
  • Cicéron
  • Lucrèce, De la nature
  • Augustin, les Confessions
À l’ouest · une question ouverte

D’al-Andalus aux troubadours ?

En al-Andalus, on chante des poèmes strophiques à refrain, le muwashshah et le zajal ; au XIIe siècle, Ibn Quzmân en fait un art à Cordoue. Vers 1100, Guilhem de Peitieus compose les premières chansons connues en occitan. Parenté, ou simple voisinage ? La question court depuis le XVIe siècle. Trois choses sont à distinguer : que deux poésies se ressemblent, que leurs milieux se soient rencontrés, qu’un texte en ait transmis un autre. Touchez une approche.

Méditerranée Cordoue Poitiers Tolède Montpellier Pointillés : discuté · trait plein : attesté.
Trobar, c’est trouver

Une poésie qui a fait école

On a dit que les troubadours avaient « inventé l’amour ». Le Cantique des cantiques, les Confessions d’Augustin ou les poètes d’al-Andalus suffisent à corriger la formule. Ce qui naît vers 1100 est plus précis : des poètes nommés, en langue vulgaire, font de l’amour un art de composer, trobar, « trouver », et l’Europe entière les imite. Faites défiler.

fin du XIe s.La Chanson de sainte Foy

Avant les chansons d’amour, l’occitan écrit la vie d’une sainte vénérée à Conques. La littérature occitane commence aussi par là.

V. Fasseur (éd.), La Chanson de sainte Foy, Genève, Droz, 2024.
vers 1100Guilhem de Peitieus

Duc d’Aquitaine, premier troubadour connu. Ses chansons vont de l’obscène à la courtoisie.

Voir la section précédente (Širca, 2008).
1135-1153Bernard de Clairvaux, sur le Cantique

Au même siècle, les sermons de Bernard sur le Cantique des cantiques parlent eux aussi d’amour, d’absence et de désir. Deux langues de l’amour se côtoient.

Bernard de Clairvaux, Sermons sur le Cantique, Paris, Cerf (Sources chrétiennes).
vers 1147Jaufre Rudel, l’amor de lonh

Le prince de Blaye chante un amour de loin. Il part, semble-t-il, pour la deuxième croisade. La légende le fera mourir à Tripoli dans les bras d’une comtesse qu’il n’avait jamais vue.

La légende vient de sa vida, écrite au XIIIe siècle ; Marcabru le dit alors « outre-mer ».
1182-1199Bertran de Born et Richard

Bertran surnomme Richard « Oc-e-No », le combat puis se rallie à lui ; Richard compose en captivité Ja nus hons pris. La poésie occitane est aussi politique et guerrière.

Sirventes de Bertran de Born ; Ja nus hons pris, vers 1192-1193.
vers 1220-1253Uc de Saint-Circ, de Thégra

Né en Quercy, près de Rocamadour, il passe en Italie et y écrit des vidas et des razos : parmi les premières biographies de poètes en langue vulgaire.

T. G. Hinton, Interfaces 2 (2017), p. 132-163.
vers 1240Uc Faidit, Donatz proensals

Avec les Razos de trobar de Raimon Vidal, l’une des premières grammaires d’une langue romane. Elle sert à apprendre l’occitan hors de chez lui, en Italie.

Uc Faidit est sans doute le même qu’Uc de Saint-Circ ; l’identification reste probable, non certaine.
1288Matfre Ermengaud, Breviari d’amor

À Béziers, Matfre Ermengaud compose quelque 34 500 vers en occitan : une somme où la théologie de l’amour divin dialogue avec le débat sur la fin’amor.

C. P. Hershon et D. Billy (éd.), Turnhout, Brepols.
vers 1315Dante, Purgatoire XXVI

Dante laisse parler en occitan le troubadour Arnaut Daniel. Après lui, Pétrarque, les Minnesänger, les poètes siciliens et galiciens-portugais doivent quelque chose à cette école.

Dante, Purgatoire XXVI, v. 140-147.

Sur la fin’amor comme code social et politique plutôt que comme invention du sentiment : G. Duby, résumé de cours, Annuaire du Collège de France 84 (1983-1984).

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