Il y a une frontière
Le point de départ
« Le fils rebelle »
Dans la série Le Sens des choses (Max, 2025), Léa, une jeune rabbin, commence son ministère dans une synagogue libérale de Strasbourg. Le cinquième épisode s’intitule « Le fils rebelle ».
Des parents juifs, détachés de la pratique, voient leur fils revenir à une observance orthodoxe. Retour, radicalisation, trahison ? Pour le père, c’est une blessure ancienne qui se rouvre : il avait lui-même rompu avec son propre père. Léa demande de l’aide à Arié, un rabbin orthodoxe qui fut son maître. Arié ne confronte pas le fils. Il le rejoint à la yeshiva et lui reproche, en riant, d’étudier seul.
L’épisode tient ensemble trois fils : un commandement, une manière d’étudier, une parole publique. Nous les suivons dans l’Écriture.
Exode 20,12
Honore : donner du poids
Exode 20,12
כַּבֵּד אֶת־אָבִיךָ וְאֶת־אִמֶּךָ לְמַעַן יַאֲרִכוּן יָמֶיךָ עַל הָאֲדָמָה אֲשֶׁר־יְהוָה אֱלֹהֶיךָ נֹתֵן לָךְ׃
Honore ton père et ta mère, afin que tes jours se prolongent sur la terre que YHWH ton Dieu te donne.
Le verbe כַּבֵּד (kabbéd) vient d’une racine qui dit le poids : ce qui est lourd, ce qui compte, et aussi la « gloire » (כָּבוֹד). Honorer ses parents, c’est leur donner du poids. Le commandement ne dit pas : obéis. Il ne dit pas non plus : pense comme eux.
C’est toute la question du fils de la série. Il ne rejette pas ses parents ; il prend un autre chemin qu’eux. Peut-on donner du poids à son père en quittant sa maison intérieure ?
Deutéronome 21,18
Le fils qui n’écoute pas la voix
Deutéronome 21,18
כִּי־יִהְיֶה לְאִישׁ בֵּן סוֹרֵר וּמוֹרֶה אֵינֶנּוּ שֹׁמֵעַ בְּקוֹל אָבִיו וּבְקוֹל אִמּוֹ…
Si un homme a un fils rebelle et récalcitrant, qui n’écoute pas la voix de son père ni la voix de sa mère…
C’est de ce texte que l’épisode tire son titre. Le texte législatif est d’une extrême dureté : les parents conduisent le fils devant les anciens de la ville, et la loi prévoit sa lapidation (v. 21). Il ne s’agit pas d’un simple désaccord religieux : le fils est aussi accusé d’être glouton et ivrogne (v. 20). La tradition rabbinique a ensuite entouré ce cas de conditions très restrictives (Mishna, Sanhédrin 8). La série reprend cette figure pour en inverser le sens : le fils n’est pas rebelle par le désordre, mais par son observance. Il écoute une autre voix que celle de ses parents, et c’est cette fidélité-là qui les blesse.
La série ne tranche pas. Elle pose la question que l’Écriture elle-même pose ailleurs : il y a des fidélités qui passent par une rupture.
Une manière d’étudier
Étudier à deux
Dans de nombreuses yeshivot, l’étude des textes se pratique traditionnellement par paires : c’est la ḥavrouta (חַבְרוּתָא), terme araméen apparenté à ḥaver (חָבֵר), le compagnon. On lit ensemble, on se contredit, on cherche, sans rompre.
La ḥavrouta n’est pas une entente. C’est une tension tenue entre deux personnes qui ne veulent pas avoir raison l’une contre l’autre, mais lire mieux à deux. Être deux ne suffit donc pas : encore faut-il que chacun laisse à l’autre la place de lui répondre.
Suffit-il d’être deux pour étudier à deux ?
La parole publique
Applaudie, et captée
Plus tard, Léa et Arié sont invités à un débat sur le vivre-ensemble, avec les représentants des cultes. Un homme du public met en cause l’islam. Léa prend le micro : l’islam n’est pas le problème, la radicalisation traverse toutes les traditions. Arié répond, depuis sa position. Ils se répondent, occupent l’espace, et finissent par le saturer. Malgré eux, ils deviennent les deux pôles d’un clivage. Le débat se verrouille, et Arié devient, aux yeux de la salle, la figure de l’intolérance.
Léa est applaudie. L’homme qui avait lancé l’accusation vient la féliciter ; on fait des selfies avec elle ; la vidéo circule déjà. Arié quitte la salle en vaincu. Pendant le générique, une femme félicite encore Léa, accuse son collègue d’extrémisme, et conclut que religion et patriarcat, c’est la même chose. Léa sourit, mais elle est troublée : on la salue pour un combat qu’elle n’a pas mené, dans un camp qu’elle n’a pas choisi.
Une parole fine, ajustée, peut être aussitôt récupérée. La victoire de Léa est aussi une défaite : sa parole lui a échappé. Le narrateur du Prologue ne sait plus s’il se rappelle exactement les paroles reçues ; Léa entend les siennes reprises par d’autres, pour une autre cause.
Comment continuer à parler sans être ventriloqué ?
Deutéronome 19,14
Il y a une frontière
L’épisode se termine sur le père. Il dit : Yesh gvoul, « Il y a une frontière ». Une phrase qu’il tient de son propre père, celui avec qui il avait rompu.
Deutéronome 19,14
לֹא תַסִּיג גְּבוּל רֵעֲךָ אֲשֶׁר גָּבְלוּ רִאשֹׁנִים…
Tu ne déplaceras pas la borne de ton prochain, que les anciens ont posée.
Le mot גְּבוּל (gevoul) désigne d’abord une limite concrète : une borne, la frontière d’un territoire, comme celles qui partagent la terre entre les tribus dans le livre de Josué. De ce verset, la tradition juive a tiré un principe plus large, l’interdiction d’empiéter sur la place d’autrui (hassagat gevoul).
Dans la scène, le père pose une limite sans rompre la relation avec son fils. Nous passons ici de la borne foncière du Deutéronome à une lecture éthique de la frontière : elle peut séparer sans imposer la rupture. On peut y entendre une manière d’honorer ses parents sans leur obéir en tout, et d’honorer son fils sans le contraindre.
L’hébreu yesh gevoul signifie aussi, dans la langue courante, « il y a des limites ». Nous gardons « frontière » pour suivre le sens spatial du mot.
Un mot pour le bord, la lèvre et la langue
Parler depuis le bord
Un autre mot hébreu dit la limite, mais autrement : שָׂפָה (safah). C’est le bord, la rive :
Genèse 22,17
וְכַחוֹל אֲשֶׁר עַל־שְׂפַת הַיָּם
… comme le sable qui est sur le bord de la mer.
C’est aussi la lèvre, et le rebord d’un récipient : la « lèvre » de la grande cuve de bronze du Temple (1 R 7,23.26). Et c’est la langue que l’on parle :
Genèse 11,1
וַיְהִי כָל־הָאָרֶץ שָׂפָה אֶחָת וּדְבָרִים אֲחָדִים׃
Toute la terre avait une seule lèvre, et les mêmes paroles.
Le bord, la lèvre, la langue : la parole se dit toujours depuis un bord. J’associe ce mot, peut-être à tort mais avec constance, au théologien Paul Tillich, qui a choisi la frontière comme titre de son autobiographie intellectuelle, On the Boundary (1966). Il y reprend une phrase qu’il avait écrite plus tôt : « La frontière est le meilleur lieu pour acquérir la connaissance. »
Le bord n’est pas ici un exil ni une relégation. C’est un lieu de travail, où l’on parle sans se figer dans l’un des pôles. Léa parle depuis là ; Arié aussi. Pris dans l’engrenage du débat, ni l’un ni l’autre ne voit qu’ils parlent, d’une certaine manière, depuis le même bord.
Pour poursuivre
Questions ouvertes
Honorer sans obéir : que veut dire « donner du poids » à des parents dont on ne partage plus le chemin, ou dont l’enfant prend un autre chemin ?
Le fils rebelle : une fidélité peut-elle passer par une rupture ? L’Écriture en donne-t-elle d’autres exemples ?
Étudier à deux : à quelles conditions une contradiction reste-t-elle une conversation ?
La parole captée : quand avez-vous vu une parole juste récupérée pour une cause qui n’était pas la sienne ? Que faire alors ?
La frontière : quelle limite protège une relation au lieu de la rompre ?
Le bord : d’où parlez-vous, quand vous parlez de votre foi ?
Textes et références
Pour vérifier
- 01Texte hébreu : Westminster Leningrad Codex. Traductions : Meletan.
- 02Le Sens des choses, série créée par Noé Debré et Benjamin Charbit, réalisée par Keren Ben Rafael, librement adaptée de Vivre avec nos morts de Delphine Horvilleur, Max, 2025, saison 1, épisode 5, « Le fils rebelle ».
- 03Paul Tillich, On the Boundary. An Autobiographical Sketch, New York, Charles Scribner’s Sons, 1966 (texte paru d’abord dans The Interpretation of History, 1936) ; citation p. 13 dans l’édition Collins (Londres, 1967) ; la phrase citée y reprend son livre Religiöse Verwirklichung (1930). Traduction : Meletan.
Sans conclure
Rester sur le seuil
La série ne désigne pas un bon camp. Elle dessine une géographie : un père, un fils, deux rabbins, et des frontières qui passent entre eux. Le commandement n’y est pas un principe abstrait ; il devient le lieu où se joue la fidélité.
Comme le Prologue, ce texte ne conclut pas. Il nous apprend à rester sur le bord, là où la frontière devient un lieu de parole et d’étude, et où la voix ne cherche pas à l’emporter, mais à durer sans se déformer.