Le bosquet de Job · Fiche 6 sur 9 · en accès libre

Lisbonne, 1755

Un matin de Toussaint, une capitale européenne s’effondre. La catastrophe oblige à reposer la question du mal, non plus dans les livres, mais devant des ruines. Voltaire crie ; Rousseau lui répond. Et la question change de visage : et si une part de ce mal « naturel » était notre ouvrage ?

1 · Le désastreLisbonne, 1er novembre 1755.2 · Voltaire« Philosophes trompés qui criez : Tout est bien… »3 · RousseauLa lettre du 18 août 1756 : les maisons de six à sept étages.4 · La mer et ses portesJob 38 : Dieu répond avec les mots de Job 3.

1 · Le désastreUn matin de Toussaint

Le 1er novembre 1755, jour de la Toussaint, un tremblement de terre frappe Lisbonne pendant les offices. Il est suivi d’un raz-de-marée et d’incendies qui ravagent la ville basse. Le bilan, exagéré à l’époque, se compte en dizaines de milliers de morts. L’Europe entière en est saisie.

La date frappe les esprits : une ville très catholique, des églises pleines, un jour de fête. Certains prédicateurs y voient une punition divine. D’autres, au contraire, y voient la réfutation de l’optimisme philosophique alors à la mode : celui de Leibniz et du poète anglais Alexander Pope, pour qui, malgré tout, « tout est bien ».

2 · Voltaire« Accourez, contemplez ces ruines »

Au début de 1756, Voltaire publie son Poème sur le désastre de Lisbonne, sous-titré « examen de cet axiome : Tout est bien ». Il interpelle les optimistes :

Voltaire, Poème sur le désastre de Lisbonne (1756), v. 1-5

Philosophes trompés qui criez : « Tout est bien », Accourez, contemplez ces ruines affreuses, Ces débris, ces lambeaux, ces cendres malheureuses, Ces femmes, ces enfants l’un sur l’autre entassés, Sous ces marbres rompus ces membres dispersés.

Voltaire refuse deux discours à la fois. Celui des optimistes, qui noient chaque victime dans l’harmonie du tout. Et celui des prédicateurs, qui parlent de châtiment. Quelques vers plus loin, il demande :

Voltaire, Poème sur le désastre de Lisbonne, v. 19-23

Quel crime, quelle faute ont commis ces enfants Sur le sein maternel écrasés et sanglants ? Lisbonne, qui n’est plus, eut-elle plus de vices Que Londres, que Paris, plongés dans les délices : Lisbonne est abîmée, et l’on danse à Paris.

Le dernier vers est resté célèbre, mais Voltaire ne dénonce pas d’abord l’insouciance des Parisiens. Il conteste qu’on puisse justifier la catastrophe par les fautes de ses victimes : des enfants écrasés n’ont rien commis. Et il récuse l’optimisme providentialiste résumé par « Tout est bien ». On reconnaît la position de Job contre ses amis : la souffrance n’est pas proportionnée à la faute.

Contre qui Voltaire écrit-il d’abord son poème ?

3 · Rousseau« Vingt mille maisons de six à sept étages »

Le 18 août 1756, Rousseau écrit à Voltaire une longue lettre. Il ne nie pas la douleur, mais il reproche au poème de ne laisser au lecteur aucune espérance : « Le poème de Pope adoucit mes maux et me porte à la patience ; le vôtre aigrit mes peines. » Puis il avance un argument qui fera date :

Rousseau, lettre à Voltaire, 18 août 1756

Sans quitter votre sujet de Lisbonne, convenez, par exemple, que la nature n’avait point rassemblé là vingt mille maisons de six à sept étages, et que, si les habitants de cette grande ville eussent été dispersés plus également et plus légèrement logés, le dégât eût été beaucoup moindre et peut-être nul.

Pour Rousseau, « la plupart de nos maux physiques sont encore notre ouvrage ». Le séisme est naturel ; la catastrophe, elle, est en partie humaine : villes entassées, maisons trop hautes, habitants qui retournent chercher « l’un ses habits, l’autre ses papiers, l’autre son argent ». La frontière entre mal subi et mal commis (fiche 2) devient poreuse.

Rousseau fait aussi un choix entre les trois propositions de la fiche 4. Le poème de Voltaire lui paraît plus cruel que le manichéisme, qui limite la puissance de Dieu : « pourquoi vouloir justifier sa puissance aux dépens de sa bonté ? S’il faut choisir entre deux erreurs, j’aime encore mieux la première. » Plutôt un Dieu moins puissant qu’un Dieu moins bon.

Selon Rousseau, pourquoi le désastre de Lisbonne fut-il si meurtrier ?

Entre la puissance et la bonté de Dieu, que préfère sacrifier Rousseau ?

4 · La mer et ses portesDieu répond avec les mots de Job

Quand Dieu répond enfin à Job, « du sein de la tempête » (Jb 38,1), il ne lui explique pas pourquoi il souffre. Il lui montre la création, à commencer par la mer :

Job 38,8

וַיָּסֶךְ בִּדְלָתַיִם יָם בְּגִיחוֹ מֵרֶחֶם יֵצֵא

Qui a enclos la mer avec des portes, quand elle jaillit, sortant du sein ?

Job 38,11

וָאֹמַר עַד־פֹּה תָבוֹא וְלֹא תֹסִיף

Et j’ai dit : « Tu viendras jusqu’ici, et pas au-delà. »

À remarquer. Le v. 8 reprend trois mots de la plainte de Job 3 : enclore (וַיָּסֶךְ, comme en 3,23), les portes (דְּלָתַיִם, 3,10), le sein (רֶחֶם, 3,11). Job maudissait les portes du sein qui ne s’étaient pas fermées ; Dieu lui parle d’une mer née d’un sein et tenue derrière des portes. Le chaos n’est pas supprimé : il est contenu.

L’étude Quand le malheur frappe le dit à sa façon : la réponse divine « fait sortir Job d’une vision anthropocentrée du monde ». Rousseau ne dit pas autre chose à Voltaire : faut-il « que l’ordre du monde doive changer selon nos caprices » ? La mer a ses limites ; aux hommes de ne pas bâtir n’importe où.

Pour vousTrois questions à garder

  1. Pensez à une catastrophe récente : quelle part relevait de la nature, quelle part des choix humains ?
  2. Qui vous semble le plus juste devant les victimes : Voltaire, qui crie, ou Rousseau, qui cherche une espérance ?
  3. « Tu viendras jusqu’ici, et pas au-delà » : cette parole à la mer vous rassure-t-elle, ou vous laisse-t-elle sur votre faim, comme Job peut-être ?
Cette fiche fait partie d’un parcours. « Le bosquet de Job » suit la question du mal en neuf étapes, de Job à Simone Weil. On le parcourt dans le jardin des promenades, et les fiches complètes se trouvent dans l’espace participants.

Voltaire, Poème sur le désastre de Lisbonne, ou examen de cet axiome : Tout est bien (1756), dans Œuvres complètes, éd. L. Moland, Paris, Garnier, 1877, t. IX. Rousseau, lettre à Voltaire du 18 août 1756 (texte dans le domaine public). Hébreu : Westminster Leningrad Codex ; traductions : Meletan. Quand le malheur frappe. Job : en-quête du Dieu juste, Étudier la Bible, OPF, 2020-2021.