Les mots de la théologie · 1

πλήρωμα
la plénitude

Pas une définition de dictionnaire : un mot suivi à la trace. Dans le Nouveau Testament, on remplit des corbeilles, on rapièce un vêtement, et le temps lui-même arrive à sa plénitude. Et quand ce mot rencontre celui de la fin, l’ἔσχατον, quelque chose se déplace.

Un mot de tous les jours

Avant d’être un concept, un mot très concret

Le verbe πληρόω veut dire « remplir ». πλήρωμα, c’est ce qui remplit, ou l’état de ce qui est plein. Touchez les cartes.

Textes : Nestle-Aland ; Westminster Leningrad Codex ; Septante. Traductions de travail.

Le carambolage

Quand la plénitude heurte la fin

On imagine souvent la fin comme un sommet où tous les chemins se rejoignent. L’image est belle, mais elle a un prix : si seule l’arrivée compte, le chemin ne vaut que par elle, et la rencontre de l’autre devient un moyen. Lancez les deux boules.

πλήρωμαle plein
ἔσχατονle dernier
accomplissementachèvement et plénitude

Une fin qui est déjà là

La foi chrétienne affirme un accomplissement déjà advenu : Τετέλεσται, « c’est accompli » (Jn 19,30). Mais Paul tient ensemble le « déjà » et le « pas encore ». L’accomplissement n’est pas une ligne d’arrivée : c’est une plénitude qui annonce une autre plénitude.

Un accomplissement qui n’en finit pas de s’achever

Penser la fin comme plénitude plutôt que comme terme déplace la question. Il ne s’agit plus de savoir qui arrivera au sommet, mais ce que veut dire « être accompli » ; et chaque tradition ne l’entend pas de la même façon. Jakob Wirén le note : on ne peut demander qui sera sauvé sans demander ce qu’est l’accomplissement.

J. Wirén, Hope and Otherness. Christian Eschatology and Interreligious Hospitality, Leyde/Boston, Brill/Rodopi, 2018. L’image du sommet où convergent les chemins vient de Teilhard de Chardin ; Raimon Panikkar décrit l’attitude « parallèle » qui fait se rejoindre les religions dans l’eschaton.

Le plein et le vide

Vacuité, plénitude

śūnyatāvacuité

Raimon Panikkar, prêtre catholique né d’une mère catalane et d’un père hindou, rapproche deux mots que tout semble opposer : la śūnyatā du bouddhisme, la vacuité, et le πλήρωμα chrétien. Il ne les confond pas ; il les fait se regarder. Et le vide n’est pas absent du récit chrétien :

  • Le Christ « s’est vidé lui-même », ἑαυτὸν ἐκένωσεν (Ph 2,7).
  • Au matin de Pâques, le tombeau est vide.
  • La foi a dû penser l’accomplissement à partir d’une absence.

R. Panikkar, Le dialogue intrareligieux, Paris, Aubier, 1985. Touchez le cercle.

Une voix juive

Le tout dernier jour

« Le Messie ne viendra que lorsqu’il ne sera plus nécessaire, il ne viendra qu’un jour après son arrivée, il ne viendra pas au dernier, mais au tout dernier jour. »

Franz Kafka, cahiers de 1917-1918 (« cahiers in-octavo »).

Kafka déjoue toute fin que l’on pourrait atteindre ou provoquer. Panikkar remarque qu’une telle attente, qui ne se laisse pas saisir, parle aussi à une pensée bouddhiste, et même athée. Pour le théologien chrétien, elle rappelle que l’homme n’a pas la main sur la fin : la plénitude se reçoit, elle ne se conquiert pas.

Plusieurs langues pour dire la fin

Apprendre les fins des autres comme des langues étrangères

Aucun de ces mots ne traduit exactement les autres. Chacun porte sa grammaire, son histoire, ses attentes. Touchez-les.

Le mot de Hölderlin, que Meletan aime citer : « Ce qui nous est propre, il faut l’apprendre tout comme ce qui nous est étranger. »

Le dialogue ne cherche pas une fin commune. Claude Geffré le distinguait nettement du dialogue œcuménique : il ne s’agit pas d’une confrontation doctrinale, mais de chercher, avec d’autres, comment les ressources de chaque tradition peuvent servir la justice et la paix. L’accomplissement prend alors un autre sens : une tâche à accomplir, ensemble, dans ce monde-ci.

C. Geffré, De Babel à Pentecôte. Essais de théologie interreligieuse, Paris, Cerf, 2006. Panikkar parle d’« interpénétration », sans perte de ce qui est propre à chacun.

Pour continuer

D’autres portes

Cette page prolonge un travail de séminaire de Master en théologie (Genève) : « Le dialogue interreligieux comme eschatologie immanente ».