Recevoir ensemble
Personne ne détient la Parole dans une rencontre de lecture, pas même celui qui l'anime : elle vient à chacun du dehors, parfois par la bouche d'un autre. Cette conviction s'appuie sur deux arguments solides, et sur deux autres qui demandent d'être nuancés.
Le Christ dans la parole de l'autre
Dans De la vie communautaire (1939), Bonhoeffer écrit que le Christ dans mon propre cœur est plus faible que le Christ dans la parole du frère : le premier est incertain, le second certain. Ma certitude intérieure est fragile ; la parole d'un autre me rejoint du dehors et peut la corriger. Cela ne fait pas de toute parole d'un participant une Parole de Dieu. Barth le dit de la prédication elle-même : elle devient Parole de Dieu dans un événement dont Dieu seul est l'auteur, et que personne ne commande (Kirchliche Dogmatik I/1, § 4).
Celui qui parle est d'abord un auditeur
Pour Karl Barth, la prédication reste sous la Parole qu'elle sert et ne la maîtrise jamais (Kirchliche Dogmatik I/1, § 3-4). Celui qui lit avec d'autres, ou qui prêche, écoute avant de parler.
La notion de Parole extérieure (verbum externum) vient de Luther, qui l'opposait aux « enthousiastes » réclamant un Esprit sans la Parole prêchée. Elle ne servait pas à mettre au même niveau prédicateur et auditeurs : elle rattachait au contraire la Parole au ministère public, que la Confession d'Augsbourg réserve à ceux qui sont « régulièrement appelés » (art. XIV). Zwingli, lui, tenait que l'Esprit n'a besoin d'aucun véhicule extérieur ; mais Calvin et la Confession helvétique postérieure ont maintenu la prédication comme moyen ordinaire de la Parole. La notion n'est donc pas seulement luthérienne, mais c'est chez Luther qu'elle est la plus nette.
Le sacerdoce universel, et ses limites
Pour Luther, en 1520, tous les baptisés ont le même accès à Dieu, et le ministère est une fonction, non un état supérieur (À la noblesse chrétienne de la nation allemande). Devant Dieu, l'absence de mandat ne place donc personne au-dessous des autres, et le savoir ne place personne au-dessus. Il n'en conclut pas que chacun peut exercer de lui-même le ministère public : il y faut l'appel et l'accord de la communauté.
La tradition réformée a toutefois gardé un ministère ordonné : les Ordonnances ecclésiastiques de Genève (1541) instituent quatre offices, pasteurs, docteurs, anciens et diacres. Les rencontres de lecture relèvent donc de l'étude, non du culte. Quand je prêche, c'est à l'invitation d'une paroisse, qui m'appelle pour cette fois et en répond. C'est la raison pour laquelle Meletan n'est pas une Église.
Le discernement en commun
Paul règle ainsi les assemblées : deux ou trois parlent, les autres jugent ; si quelque chose est donné à un autre qui est assis, le premier se tait, pour que tous apprennent (1 Co 14,29-31).
La Prophezei fondée par Zwingli à Zurich en 1525 en est un lointain ancêtre, non un modèle. C'était une séance d'exégèse savante, tenue chaque matin sauf le vendredi et le dimanche, en latin, en hébreu et en grec, entre clercs, étudiants et quelques savants ; le peuple en recevait ensuite une traduction prêchée en allemand. Elle faisait en outre des langues originales l'instrument décisif, ce qui n'est pas la position de ce site (voir Langues bibliques et illusion du sens originel).
Ce qu'on en retient
Aucune langue, aucun savoir, aucun intervenant ne détient la Parole. Dans une rencontre, on reçoit ensemble ce que personne n'a apporté.
Références
Bibliographie (références lues sur une édition)
- Calvin, Jean. Institution de la religion chrestienne. Genève : Jean Crespin, 1560, I, 9 et IV, 1, 4-5.
- Luther, Martin. « An den christlichen Adel deutscher Nation von des christlichen Standes Besserung ». Dans D. Martin Luthers Werke. Kritische Gesamtausgabe, vol. 6, 404-469. Weimar : Hermann Böhlau, 1888.
- Luther, Martin. Articles de Smalkalde (1537), III, 8, « De la confession », § 3. Lu dans la traduction anglaise de The Book of Concord, Concordia Publishing House.
- Melanchthon, Philipp. Confessio Augustana, art. XIV (« nisi rite vocatus »). Dans Die Bekenntnisschriften der evangelisch-lutherischen Kirche. Göttingen : Vandenhoeck & Ruprecht, 1930.
- Zwingli, Huldrych. Fidei ratio (1530). Dans Huldreich Zwinglis sämtliche Werke, vol. VI/II, 803.
À consulter (références dont l'édition ou les pages restent à vérifier)
- Barth, Karl. Die Kirchliche Dogmatik I/1, Die Lehre vom Wort Gottes, § 3-4. Zollikon-Zurich : Evangelischer Verlag, 1932. Trad. fr. Fernand Ryser, Dogmatique I/1, La doctrine de la Parole de Dieu. Genève : Labor et Fides, 1953.
- Birmelé, André, et Marc Lienhard, dir. La foi des Églises luthériennes. Confessions et catéchismes. Paris : Cerf ; Genève : Labor et Fides, 1991.
- Bonhoeffer, Dietrich. Gemeinsames Leben. Dietrich Bonhoeffer Werke 5, chap. 1. Munich : Chr. Kaiser, 1987. Trad. fr. Bernard Lauret, De la vie communautaire. Œuvres de Dietrich Bonhoeffer 5. Genève : Labor et Fides, 2007.
- Bullinger, Heinrich. Confession helvétique postérieure (1566), chap. 1, § 4. Lu dans une traduction française sans nom de traducteur ; édition de référence à préciser.
- Calvin, Jean. Ordonnances ecclésiastiques de l'Église de Genève (1541). Passage sur les quatre offices lu en traduction ; édition de référence à préciser.